François Villon (1431-1485)

Ballade des menus propos

Je connais bien mouches en lait,
Je connais à la robe l'homme,
Je connais le beau temps du laid,
Je connais au pommier la pomme,
Je connais l'arbre à voir la gomme,
Je connais quand tout est de mêmes,
Je connais qui besogne ou chomme,
Je connais tout, fors que moi-mêmes.

Je connais pourpoint au collet,
Je connais le moine à la gonne,
Je connais le maître au valet,
Je connais au voile la nonne,
Je connais quand pipeur jargonne,
Je connais fous nourris de crèmes,
Je connais le vin à la tonne,
Je connais tout, fors que moi-mêmes.

Je connais cheval et mulet,
Je connais leur charge et leur somme,
Je connais Biétris et Belet,
Je connais jet qui nombre et somme,
Je connais vision et somme,
Je connais la faute des Boesmes,
Je connais le pouvoir de Romme,
Je connais tout, fors que moi-mêmes.

Prince, je connais tout en somme,
Je connais coulourés et blêmes,
Je connais mort qui tout consomme,
Je connais tout, fors que moi-mêmes.

François Villon,
Poésies diverses.

Je plains le temps de ma jeunesse

Je plains le temps de ma jeunesse,
Où plus que quiconque je me suis amusé
Jusqu'à l'entrée de vieillesse,
Qui son départ m'a caché.
Il ne s'en est à pied allé,
Ni à cheval, las ! comment donc ?
Soudainement s'est envolé,
Et ne m'a laissé aucun don.

Allé s'en est et je demeure
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, découragé, plus noir que mûre,
N'ayant ni cens, ni rente, ni avoir,
Le moindre des miens, je dis vrai,
N'hésite pas à me renier
Oubliant un devoir naturel,
Parce que je suis sans le sou.

Je ne crains pas d'avoir trop dépensé
Dans les festins et la bonne chère,
Je n'ai pas trop aimé et n'ai rien vendu
Que des amis me puissent reprocher,
Rien du moins qui leur coûte très cher.
Je le dis et ne crois pas me tromper.;
De ces reproches je puis me défendre;:
Qui n'a rien fait de mal ne doit pas s'accuser.

Il est bien vrai que j'ai aimé
Et que j'aimerais encore volontiers,
Mais triste coeur, ventre affamé,
Qui n'est pas rassasié au tiers,
M'éloignent des amoureux sentiers,.
Après tout, qu'il y trouve son profit
Celui qui a le ventre bien rempli,
Car de la danse vient de la panse.

Hé ! Dieu, si j'eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et à bonnes meurs dédié,
J'eusse maison et couche molle !
Mais quoi ? Je fuyais l'école,
Comme fait le mauvais enfant.
Quand j'écris cette parole,
Peu s'en faut que le cœur ne me fende.

François Villon,
Testament, 1489.

La ballade des pendus

Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci.
Vous nous voyez ci attachés cinq six;
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie;
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis;
Excusez-nous, puisque nous sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie;
À lui n'avons que faire ni que soudre
Hommes, ici n'a point de moquerie;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

François Villon
Poésies diverses

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