Candide, les singes, Leibniz et Voltaire

Quand Voltaire écrit Candide, il a soixante-quatre ans. Le conte paraît anonymement, et Voltaire s'empresse de renier ce livre que l'Europe entière s'arrache et lui attribue. "Il faut avoir perdu le sens, écrit-il dans sa correspondance pour m'attribuer cette coïonnerie."

Pourquoi ce désaveu ? C'est que le roman est frivole. Voltaire a une réputation de grand écrivain, construite sur les genres nobles. Il veut bien signer des tragédies, des épopées, des livres d'histoire, de la philosophie. Pas Candide.

Rythmé comme un dessin animé de Tex Avery, libre, ironique, libertin, savoureux, ce texte entrait mal dans l'oeuvre officielle de l'homme illustre. Pendant trente chapitres, Candide, jeune naïf, ne cesse en effet d'y être chassé, fessé, poursuivi, de parcourir le monde en provoquant bien malgré lui une catastrophe après l'autre.

Tout commence dans le château imaginaire de Thunder-ten-tronckh, en Westphalie, un genre de paradis terrestre pour notre héros, d'où il est chassé à grands coups de pieds dans le derrière: il laissait ses mains s'égarer sur mademoiselle Cunégonde, la fille du baron, et peut-être bien sa cousine à lui.

Candide affronte alors la guerre, un tremblement de terre, un autodafé, retrouve sa Cunégonde devenue la maîtresse partagée d'un riche marchand juif et du grand inquisiteur, les tue tous deux, s'enfuit, perd Cunégonde, visite l'Eldorado, retrouve Cunégonde, et finira, bien plus tard, par être sage.

Finalement, Pangloss, son précepteur lui démontre que tout ce qui est arrivé était pour le mieux. "Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin."

Voici une fin bien philosophique. C'est que la vivacité, les rebondissements, les drames, les coups de théâtre, tout sert à Voltaire pour démontrer. Cet écorché vif est un rageur qui sait où frapper pour faire mal.

Au passage, il égratigne Rousseau en nous menant chez des sauvages d'Amérique du Sud, les Oreillons. Candide y voit des filles nues qui se font mordre les fesses par des singes. Pour les délivrer, il tue les amants de ces dames, et on veut le manger. Il en réchappera, mais son valet aura eu le temps de démontrer brillamment que la loi de la nature, c'est le meurtre et le cannibalisme.

L'adversaire le plus directement visé est cependant Leibniz, le philosophe inspirateur du providentialisme. Cette doctrine soutenait que le mal était relatif, que tout servait à quelque chose, que Dieu s'occupait du bonheur des hommes. Bref, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Or, Voltaire déteste les systèmes et ne croit pas que le Grand horloger s'occupe des hommes. Cet intellectuel engagé observe le monde: guerre de sept ans, fanatisme religieux, malheurs publics. Contre l'optimisme béant, il crée Candide: une machine de guerre, qui oppose aux concepts froids de la métaphysique une sensibilité humaine écorchée.
                             
Alain Bagnoud

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