Jacques Rancourt (1942-...)

Délire poétique d'un futur enseignant retraité

Quand ils l'auront sonnée cette maudite cloche qui annonce l'heure de ce qu'on appelle la retraite
Qui fait que je n'aurai plus de cours à préparer ou à donner, de copies pleines de fautes à corriger, pis de récupérations et de notes à entrer ;

Quand ils l'auront sonnée cette maudite cloche qui annonce l'heure de ce qu'on appelle la retraite
Qui fait que je n'aurai plus de surveillances à surveiller, de tenues vestimentaires à vérifier, pis toutes sortes d'autres affaires que les règlements demandent pour m'occuper, me désennuyer ;

Quand ils l'auront sonnée cette maudite cloche qui annonce l'heure de ce qu'on appelle la retraite
Qui fait que je n'aurai plus de rentrées scolaires à rentrer, de cahiers d'organisation pour me faire organiser, pis de simulations d'horaire à simuler pour permettre aux élèves de me simuler afin de mieux me jauger pour mieux s'en parler ;

Quand ils l'auront sonnée cette maudite cloche qui annonce l'heure de ce qu'on appelle la retraite
Qui fait que je n'entendrai plus parler de réformes pour me former, de nouveaux programmes pour me reprogrammer, pis de tout ce verbiage, cette langue de bois concocté par des ex-prof convertis en expert qui veulent me recycler, qui veulent faire des miracles avec nos décrocheurs, qui veulent faire aimer l'école à nos garçons, qui pensent que l'enseignement coopératif, stratégique, par projets vont faire travailler les jeunes la broue au toupet ;

Quand ils l'auront sonnée cette maudite cloche qui annonce l'heure de ce qu'on appelle la retraite
Qui fait que je n'entendrai plus parler d'équité et d'iniquité, d'échelles 19 et 20, de piquetage, de rattrapage, de masse salariale pis de rapport de force, de mandat clair et fort, pis de ces chicanes autour de se donner ou pas se donner un ordre professionnel qui va encore venir te dire quoi faire ou ne pas faire ;

Quand ils l'auront sonnée cette maudite cloche qui annonce l'heure de ce qu'on appelle la retraite
Qui fait que n'arriveront plus à mes oreilles les mots : pas de budget, petit budget, moins de budget, mes ETC, tes ETC, mes minutes, tes minutes, mes BCD, tes BCD, mes calottes, tes calottes, mes volumes, tes volumes, mon imprimante, ton imprimante, mes cartouches, tes cartouches, mon élève, ton élève, mon bla bla, ton bla bla, mange de la marde ;

Quand ils l'auront sonnée cette maudite cloche qui annonce l'heure de ce qu'on appelle la retraite
Maudit que je serai ben
Maudit que je serai ben
Que je serai ben
Que je serai ben.



Jacques Rancourt
Monologue inédit

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