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Recours didactique
Mes camarades au long cours de ma jeunesse si je fus le haut-lieu de mon poème maintenant je suis sur la place publique avec les miens et mon poème a pris le mors obscur de nos combats
Longtemps je fus ce poète au visage conforme qui frissonnait dans les parallèles de ses pensées qui s'étiolait en rage dans la soie des désespoirs et son coeur raillait la crue des injustices
Or je vois nos êtres en détresse dans le siècle je vois notre infériorité et j'ai mal en chacun de nous
Aujourd'hui sur la place publique qui murmure j'entends la bête tourner dans nos pas j'entends surgir dans le grand inconscient résineux les tourbillons des abattis de nos colères
Toi mon amour tu te tiens droite dans ces jours nous nous aimons d'une force égale à ce qui nous sépare la rance odeur de métal et d'intérêts croulants Tu sais que je peux revenir et rester près de toi ce n'est pas le sang, ni l'anarchie ou la guerre et pourtant je lutte, je te le jure, je lutte parce que je suis en danger de moi-même à toi et tous deux le sommes de nous-mêmes aux autres les poètes de ce temps montent la garde du monde
Car le péril est dans nos poutres, la confusion une brunante dans nos profondeurs et nos surfaces nos consciences sont éparpillées dans les débris de nos miroirs, nos gestes des simulacres de libertés je ne chante plus je pousse la pierre de mon corps
Je suis sur la place publique avec les miens la poésie n'a pas à rougir de moi j'ai su qu'une espérance soulevait ce monde jusqu'ici.
Gaston Miron, L'Homme rapaillé © Les Presses de l'Université de Montréal, 1970.
L'octobre
L'homme de ce temps porte le visage de la Flagellation et toi, Terre de Québec, Mère Courage dans ta Longue Marche, tu es grosse de nos rêves charbonneux douloureux de l'innombrable épuisement des corps et des âmes
je suis né ton fils par en haut là-bas dans les vieilles montagnes râpées du Nord j'ai mal et peine ô morsure de naissance cependant qu'en mes bras ma jeunesse rougeoie
voici mes genoux que les hommes nous pardonnent nous avons laissé humilier l'intelligence des pères nous avons laissé la lumière du verbe s'avilir jusqu'à la honte et au mépris de soi dans nos frères nous n'avons pas su lier nos racines de souffrance à la douleur universelle dans chaque homme ravalé
je vais rejoindre les brûlants compagnons dont la lutte partage et rompt le pain du sort commun dans les sables mouvants des détresses grégaires
nous te ferons, Terre de Québec lit des résurrections et des mille fulgurances de nos métamorphoses de nos levains où lève le futur de nos volontés sans concessions
les hommes entendront battre ton pouls dans l'histoire c'est nous ondulant dans l'automne d'octobre c'est le bruit roux de chevreuils dans la lumière l'avenir dégagé l'avenir engagé
Gaston Miron, L'Homme rapaillé © Les Presses de l'Université de Montréal, 1970.
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