Anne Hébert (1916-2000)

Il y a certainement quelqu'un

Il y a certainement quelqu'un
Qui m'a tuée
Puis s'en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.

A oublier de me coucher
M'a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d'eau

A oublié d'effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue

Anne Hébert,
Le tombeau des rois, 1953,
Paris, © Les Éditions du Seuil, 1960.

Acte de foi

Elle croit des choses qu'on ne lui a jamais dites
Ni même murmurées à l'oreille
Des extravagances telles qu'on frissonne

Elle s'imagine tenir dans sa main droite
La terre ronde rude obscure
Comme une orange sanguine qui fuit

La vie y est douce et profonde
Hommes et femmes s'aiment à n'en plus finir
Quant à la joie des enfants elle claironne
Comme soleil à midi

Ni guerre ni deuil
Ce monde est sans défaut
Le chant profond qui s'en échappe
Ressemble aux grandes orgues
Des cathédrales englouties

Tout cela palpite dans sa main
Rayonne à perte de vue
Tant que le cœur verse sa lumière
Telle une lampe suspendue
Au-dessus des villes et des champs.

Anne Hébert,
Poèmes pour la main gauche,
© Les Éditions du Boréal, 1997.

Terrain vague

Les enfants hâves et mal peignés
Qu'on a relégués Hors de la planète
Au delà des nuages gris
Plus loin que les astres et les anges
Baignent dans les halos de lune morte
Blême mémoire et lieu d'origine
Terrain vague bosselé d'ordures.

Anne Hébert,
Poèmes pour la main gauche,
© Les Éditions du Boréal, 1997.


Au plais de l'enfant sauvage

Au palais de l'enfant sauvage
Jaillirent des larmes de sel
Leur éclat fut tel
Que les gardes qui veillent
Aux marches du palais
Furent terrassés sans retour
Dans un éblouissement de lune et de cristal
Insoutenable et sans objet apparent.


Anne Hébert,
Poèmes pour la main gauche,
© Les Éditions du Boréal, 1997.


La nuit

La nuit
Le silence de la nuit
M'entoure
Comme de grands courants sous-marins.

Je repose au fond de l'eau muette et glauque.
J'entends mon coeur
Qui s'illumine et s'éteint
Comme un phare.

Rythme sourd
Code secret
Je ne déchiffre aucun mystère.

À chaque éclat de lumière
Je ferme les yeux
Pour la continuité de la nuit
La perpétuité du silence
Où je sombre.

Anne Hébert
Poèmes,1960

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