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Il y a certainement quelqu'un
Il y a certainement quelqu'un Qui m'a tuée Puis s'en est allé Sur la pointe des pieds Sans rompre sa danse parfaite.
A oublier de me coucher M'a laissée debout Toute liée Sur le chemin Le cœur dans son coffret ancien Les prunelles pareilles À leur plus pure image d'eau
A oublié d'effacer la beauté du monde Autour de moi A oublié de fermer mes yeux avides Et permis leur passion perdue
Anne Hébert, Le tombeau des rois, 1953, Paris, © Les Éditions du Seuil, 1960.
Acte de foi
Elle croit des choses qu'on ne lui a jamais dites Ni même murmurées à l'oreille Des extravagances telles qu'on frissonne
Elle s'imagine tenir dans sa main droite La terre ronde rude obscure Comme une orange sanguine qui fuit
La vie y est douce et profonde Hommes et femmes s'aiment à n'en plus finir Quant à la joie des enfants elle claironne Comme soleil à midi
Ni guerre ni deuil Ce monde est sans défaut Le chant profond qui s'en échappe Ressemble aux grandes orgues Des cathédrales englouties
Tout cela palpite dans sa main Rayonne à perte de vue Tant que le cœur verse sa lumière Telle une lampe suspendue Au-dessus des villes et des champs.
Anne Hébert, Poèmes pour la main gauche, © Les Éditions du Boréal, 1997.
Terrain vague
Les enfants hâves et mal peignés Qu'on a relégués Hors de la planète Au delà des nuages gris Plus loin que les astres et les anges Baignent dans les halos de lune morte Blême mémoire et lieu d'origine Terrain vague bosselé d'ordures.
Anne Hébert, Poèmes pour la main gauche, © Les Éditions du Boréal, 1997.
Au plais de l'enfant sauvage
Au palais de l'enfant sauvage Jaillirent des larmes de sel Leur éclat fut tel Que les gardes qui veillent Aux marches du palais Furent terrassés sans retour Dans un éblouissement de lune et de cristal Insoutenable et sans objet apparent.
Anne Hébert, Poèmes pour la main gauche, © Les Éditions du Boréal, 1997.
La nuit
La nuit Le silence de la nuit M'entoure Comme de grands courants sous-marins.
Je repose au fond de l'eau muette et glauque. J'entends mon coeur Qui s'illumine et s'éteint Comme un phare.
Rythme sourd Code secret Je ne déchiffre aucun mystère.
À chaque éclat de lumière Je ferme les yeux Pour la continuité de la nuit La perpétuité du silence Où je sombre.
Anne Hébert Poèmes,1960
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