Louis Fréchette (1839-1908)

Le Saint-Laurent

Le voyage fut rude, et le péril fut grand,
Pourtant, après avoir, plus de deux mois durant,
Vogué presque à tâtons sur l'immensité fauve,
La petite flottille arriva saine et sauve,
Auprès de bords perdus sous d'étranges climats…

- Terre ! Cria la voix d'un mousse au haut des mâts.

C'était le Canada mystérieux et sombre,
Sol plein d'horreur tragique et de secrets sans nombre,
Avec ses bois épais et ses rochers géants,
Émergeant tout à coup du lit des océans!
Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes
De ces forêts sans fin hantent les vastes dômes,
Et peuplent de ces monts les repaires ombreux?
Quel génie effrayant, quel monstre ténébreux
Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes,
Surgir pour en fermer l'entrée à ces profanes?
Aux torrides rayons d'un soleil aveuglant,
Le cannibale est là peut-être, l'œil sanglant,
Comme un tigre, embusqué derrière cette roche,
Qui guette, sombre et nu, l'imprudent qui s'approche.
Point de guides ! Partout l'inexorable accueil!
Ici c'est un bas-fond, là-bas c'est un écueil;
Tout semble menaçant, sinistre, formidable;
La côte, noirs rochers, se dresse inabordable…
Les fiers navigateurs iront-ils jusqu'au bout ?

Louis Fréchette
La légende d'un peuple.

Janvier

La tempête a cessé. L'éther vif et limpide
A jeté sur le fleuve un tapis d'argent clair,
Où l'ardent patineur au jarret intrépide
Glisse, un reflet de flamme à son soulier de fer.

La promeneuse, loin de son boudoir tépide,
Bravant sous les peaux d'ours les morsures de l'air,
Au son des grelots d'or de son cheval rapide,
À nos yeux éblouis passe comme un éclair.

Et puis, pendant les nuits froidement idéales,
Quand, au ciel, des milliers d'aurores boréales
Battent de l'aile ainsi que d'étranges oiseaux,

Dans les salons ambrés, nouveaux temples d'idoles,
Aux accords de l'orchestre, au feu des girandoles,
Le quadrille joyeux déroule ses réseaux !

Louis Fréchette
Oiseaux de neige

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