Le plaisir de lire

Tout est en place. Les êtres et les bêtes et les choses et la lumière parfaite d'un premier jour d'été. Prédestiné, impatient, déjà vivant au fond de mes limbes, je vois tout. Trente-sept ans plus tard, je vois tout et je te raconte. A toi qui feras l'enfant, notre enfant. Je te parle du village, de la réserve indienne, de mon père et de ma mère extravagants d'amour et qui fuient un autre village, je te parle de leur drôle de voyage de noces. Je te dis combien je suis présent déjà entre eux, presque né.

Les premiers paragraphes du roman

Tu me dis : " Reste encore, mon amour." Alors je te redonne mon grand poids doux, je m'abandonne sur tes seins, sur ton ventre mouillé de nos sueurs, je souffle fort comme la vague contre ton oreille. Dehors, une grosse pluie d'été achève de laver le monde et il était temps : on étouffait, le ciel était noir depuis trois jours et pesait sur nous comme un sortilège. Le livre n'avançait plus, les pages se renfrognaient, l'encre pâlissait à faire peur. Maintenant, par la fenêtre ouverte, on entend le bruit frais de l'orage et ça sent l'herbe neuve, la pivoine et le sable propre. Tu me dis : "Tu crois qu'il est commencé ? " Je fais : je ne sais pas, avec ma main sur ton dos, mes doigts qui grimpent et dévalent le creux entre tes omoplates. Je me soulève sur les coudes, je te regarde, tes yeux disent : "S'il n'est pas déjà en moi, il est tout proche, là, au fin bord de la vie, il veut plonger, je le sais, il viendra.

Ils piquent à travers la brume. Ils ne sont encore que cette trace vibrante qui enfle et qui s'amincit, qui enfle encore du sud au nord, au-dessus du grand lac. Jusqu'à la baie des trois pins, on voit leur noce oscillante dans le ciel du monde. Ils sont cette rumeur qui chante, cette galaxie mouvante, ce beau signe d'été.

Après tant de pays traversés aveuglément, après tant de ciel étranger, ils entrent enfin dans notre ciel à nous, les morillons. Celui q ui mène la volée, le "cageux ", comme m'apprendra Maurice, mon père, déchire déjà le voile de brume au-dessus du quai. Le voilà qui plonge, vertigineux, épuisé mais si sûr de sa chute épouvantable ! Il a reconnu la touffe de joncs en face de la grande maison blanche, ceux avec le bon petit goût amer de l'été dernier. Ensemble, les autres descendent, le suivent. Ils sont comme une constellation qui glisserait, étoile par étoile, dans le lac. Leurs ailes s'entremêlent à celles des mauves criardes qui viennent sentir, savoir des nouvelles du grand Sud. Ça jacasse dans l'anse comme un carnaval. Ils sont arrivés !

Ils ont d'abord aperçu la grande pointe, la queue de dragon avec ses sapins qui déchiquettent l'horizon, sa grande baie de tout repos. Déjà, leur vol ralentissait, plein d'espoir. Et puis, ils ont vu venir l'anse des Indiens, ses cabanes délabrées, ses rangées de pins tranquilles, pleins de soleil déjà. Ensuite, la grande rue, la seule - on la nomme quand même "principale", ça fait plus sérieux - bordée de peupliers encore secs. Enfin, le clocher de l'église, rutilant dans le matin tout jeune. Le village. Immobile, pareil à ce qu'il était l'automne dernier et le printemps d'avant.
   

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