Le plaisir de lire

Dans un immeuble dont on aurait enlevé la façade pour regarder vivre les locataires, comme dans une maison de poupées, on assiste aux aventures parfois truculentes, parfois tragiques, toujours émouvantes de ceux-ci avec, en prime, une série de chassés-croisés hilarants et des couples aux existences fragmentées. Ce roman, où l'on sent battre un cœur immense, se déroule dans le monde de la marginalité, celle qui guette trop souvent ceux et celles qui comprennent mal ou refusent les règles et les codes d'une société à deux vitesses.
Stanké, 1999, 369 pages.

Les premiers paragraphes du roman

Une matinée difficile

Colette Turcotte dégringola du troisième pignon de la toiture gigantesque où elle avait réussi à se hisser. Elle s'étouffa en plongeant dans une masse de nuages grisâtres et en un grand bond périlleux atterrit sur son matelas. Elle se dressa, éperdue, blafarde dans ses dessous défraîchis, et vit immédiatement le dos de la porte débarrassé des vêtements habituels, vit aussi, incrédule, les chiffres phosphorescents sur le radio-réveil. Le cœur battant, les mains déjà glacées, elle se jeta hors du lit, attrapa la culotte et le chandail de jogging abandonnés par terre. Tout en finissant de s'habiller, elle se rendit à la cuisine, vérifia l'heure à l'horloge: dix heures deux minutes! Déçue, dépitée, elle frappa de son poing le dessus de la table chargée de la vaisselle et des restes du déjeuner:

"Dix heures! Maudit de maudit!"
Puis elle demeura sur place, hagarde, reprenant son souffle.
Dix heures: évidemment le facteur était passé! Et Jean-Marc? Le chèque !

Jetant à peine un coup d'œil au salon sur le petit qui, enfoui dans le grand fauteuil à bascule, se balançait au rythme des mouvements sur l'écran, elle sortit de l'appartement et descendit plonger une main fataliste dans la

Marmonnant, tempêtant, elle remonta chez elle, commença avec des gestes brusques à nettoyer la table, à ranger.

Comment avait-elle pu, abandonnant toute vigilance, se laisser aller à dormir au milieu de l'avant-midi alors qu'elle attendait cet argent depuis des jours, que dans sa tête et sur papier tout était déjà dépensé jusqu'à la dernière cenne, qu'il en manquait le double? Comment? La réponse était facile: elle n'en pouvait plus de fatigue! Les enfants partis à l'école, Tit-Pit encore endormi, elle n'avait pu résister à l'envie de se recoucher puisque le beau Jean-Marc ronflait tout près, inoffensif. Mais l'hypocrite s'était levé et avait profité de son sommeil pour filer avec le chèque. Qu'allait-il encore inventer de nouveau? Quels tracas, humiliations devrait-elle supporter une fois de plus? Elle croyait pourtant qu'il en avait terminé, qu'il s'était fait une raison. Non, voyons, Jean-Marc Lemieux ne décrochait pas si facilement; il avait simplement trouvé une nouvelle passe. Ses pensées la tourmentaient son imagination s'allumait, s'enflammait, dévidait, ne connaissait plus de limites quand il s'agissait d'inventer ou d'appréhender les actes dont pouvait être capable son mari.

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