Le plaisir de lire

Comment un couple survit-il à la mort d'un enfant ?
Étrange et puissant voyage intérieur que celui de ces deux êtres qui écrivent chacun le journal de la perte, du déni de la vie fracturée, qui deviendra le journal de la vie avec ses pleins et ses déliés, avec ses ravines et ses cris.
La Cérémonie des anges est un journal croisé, où la voix de Nathalie et la voix de Laurent se heurtent, se cherchent, s'ignorent. Elles viennent nous rappeler combien la vie est sauvage et forte, même brutalement mutilée par la perte, et comment elle se fraie un passage comme une eau obstinée à travers la roche la plus dure, ouvrant les chemins les plus imprévus.

La cérémonie des anges, Boréal, 1998
343 pages

Les premiers paragraphes du roman

Laurent


C'est le silence qui m'a réveillé. L'angoisse du silence soudain. Depuis, je n'ai plus entendu aucun bruit. Ce silence-là a dévasté ma vie.

C'était avant l'aube. Il faisait noir. C'est mon oreille qui a capté le drame, mais sitôt établi que ce silence n'était pas normal, mon cœur s'est affolé. Je me suis levé très doucement pour ne pas alerter Nathalie. J'ai l'impression d'avoir couru, sur le bout des pieds, dans la chambre contiguë à la nôtre. Érica était couchée sur le ventre et ne bougeait pas. J'ai posé ma main sur son dos, rien- elle ne bougeait pas, ne respirait pas. Elle n'était pas froide. Je l'ai retournée brutalement comme une poupée. Comme une poupée, elle était sans tonus, yeux ouverts, sa main a mollement heurté les barreaux du lit. Ça a fait un bruit sourd. Un petit bruit en l'extirpant de sa couchette. Mais je sais que pas un son n'est sorti de moi. Je l'ai hissé jusqu'à ma joue, je l'ai serrée trop fort en espérant qu'elle proteste puis je l'ai posée par terre sur le tapis, je me suis agenouillé et j'ai essayé de souffler dans sa bouche, de faire soulever sa petite cage thoracique.

Nathalie


Je n'ai rien à écrire ou à dire.
Je ne vois pas ce que cette femme aux yeux de cocker triste veut de moi. Elle a l'air dans un continuel état d'anxiété. Elle me regarde comme si j'y pouvais quelque chose .
J'écris parce que j'ai promis et que je suis femme de parole.
Ne pas oublier d'aller chercher le linge chez le nettoyeur.
C'est fermé le samedi et à chaque fois, on attend le samedi pour y aller.
Immanquable.
Avec Laurent qui a l'air d'avoir perdu ses clés chaque fois qu'il sort, on dirait bien que je suis la seule à me souvenir des détails.
Laurent ne va pas bien, ça le cocker l'a bien vu.
L'ennui, c'est que je ne suis pas patiente. Il n'a pas l'air de vouloir s'en sortir. Il a même l'air plutôt confortable dans sa déprime. Se rase plus. Se couche en arrivant. Ne mange rien.
Hier, j'ai attendu qu'il s'endorme sur le divan et je suis allée au restaurant. Rencontré la gang du Shakespeare qui venait de finir la répétition générale. On a ri comme des débiles. Longtemps que j'avais pas ri de même. Jean-Claude me couvait des yeux. S'il pense… 

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