Le plaisir de lire

"La lecture de L'Écureuil noir est une expérience esthétique raffinée, divertissante en plus. On s'étonne, on s'inquiète, on réfléchit, on sourit, on s'émeut et on recommence."

"La morale de cette histoire, si morale il devait y avoir, serait celle-ci : "Le bonheur est dans l'oubli." L'oubli du passé, de ses vieilles blessures [...], de nos racines, de notre passé historique de victimes ou de conquérants. [...] Ce qui n'empêche pas Daniel Poliquin d'écrire des livres que l'on n'oublie pas, des livres qui le préserveront, lui, de l'oubli."

Les premiers paragraphes du roman

Quand le médecin a respectueusement prié la famille de confier à un volontaire le soin de débrancher l'appareil respiratoire qui séparait mon père de la mort, je me suis levé.

J'étais debout avant même que le médecin est terminé sa phrase. Il m'a monté quoi faire. Ma mère s'est mise a pleurer; on n'entendait au début qu'un son étouffé, puis elle a crié : <<Laisse-le vivre encore un peu, Calvin, ne fais pas ça à ton père ! Il t'aimait autant que les autres ! T'es pas obligé d'écouter le médecin, Jésus Christ!>> Ma mère qui ne jure jamais .

Les autres profitent de sa sortie pour me regarder. Pas tous. Il y a l'aîné, Richard, le colonel d'infanterie, qui se contente de fixer le soleil anémique de l'hiver dans la fenêtre. Parfois, j'ai du mal à croire que cet homme commande un régiment.

John, lui, ose me regarder. Rien de surprenant là-dedans. John, c'est le deuxième de la famille, celui qui a toujours rêvé d'être le premier. Lorsque l'aîné gradé dit combien nombre d'hommes relèvent de son commandement, infailliblement, John l'usurpateur parle des millions qu'il gère pour ses investisseurs.

Ou alors des secrétaires qu'il a séduites et congédiées après. Aujourd'hui, il secoue la tête et son regard me dit : <<C'est bien toi. Je te reconnais. Tu as dû attendre ce moment-là toute ta vie. >> Mais ce n'est pas lui qui va contredire le médecin et son verdict : il respecte trop la science pour cela. Par surcroît, il tient en ce moment l'occasion rêvée de devenir le fils préféré de maman, qu'il encourage, mais pas trop, à se rebeller.

Ma soeur, Deirdre, ne dit rien non plus. C'est l'Américaine de la famille. Elle a rencontré son mari en Floride, dans un club de tennis pour jeunes gens de bonne famille. Elle vit à Philadelphie. Son mari est dans l'immobilier ou dans les assurances, je ne le sais jamais. À l'enterrement, qui aura lieu le plus vite possible, j'imagine que je ferai la connaissances de ses deux fils, qui doivent bien
être adolescents maintenant. Elle, je comprendrais qu'elle s'emporte contre moi; après tout, c'était  la vraie préférée de mon père. Non, pas un mot; elle s'est rendue compte comme nous tous qu'il n'y a plus rien à faire de toute façon.

Ma mère continue. <<Saloperie de vie ! Depuis le temps qu'on rêvait, lui et moi, de se la couler douce, il fallait que la maladie me l'enlève… »

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