Le plaisir de lire

Le jour où mon père est mort, le 30 juillet 1980, la réalité a cessé de me passionner. J'avais 15 ans , je m'en remets a peine. Pour moi, il a été tour a tour mon clown, Hamlet, d'Artagnan, Mickey et mon trapéziste préféré; mais il fut surtout l'homme le plus ennuyant que j'ai connu. Pascal Jardin, dit le Zubial par ses enfants, n'accepta jamais de se laisser gouverner par ses peurs. Le Zubial avait le talent de vivre l'invivable, comme si chaque instant devait être le dernier. L'improbable étais son ordinaire, le contradictoire était son domaine.

Les premiers paragraphes du roman

Le jour où mon père est mort, la réalité a cessé de me passionner. J'avais 15 ans , je m'en remets à peine. Lui seul avait le pouvoir de me relier à la vie en la rendant aussi électrique que dans les bons livres. Avec cet homme que j'ai aimé plus que tout, exister était une fête. Toujours occupé à vivre l'essentiel, même et surtout lorsqu'il feignait d'être léger, il m'entraînait sans cesse sur les toboggans de son quotidien turbulent. Être en vie était pour lui synonyme de s'exposer totalement, de clamer sa vérité, sans la couper de précautions; jamais il ne se protégea de ses appétits. Quand d'autres renoncent à une part d'eux-mêmes pour s'acclimater sur cette Terre, lui était paniqué a l'idée de s'amputer d'un gramme de sa nature si riche en contradictions. Et Dieu sait que les envies les plus opposées naissaient et fermentaient dans son cerveau énorme, obèse de folies !

Mais ses désirs à lui, toujours immodérés, avaient le pouvoir de torde le réel. Souvent, après avoir parlé, au restaurant ou ailleurs, il laissait l'assistance interloquée tant les situations qu'il provoquait semblaient tenir de la fiction. En sa compagnie, tout pouvait arriver

Désirait-il une femme mariée? Il escaladait le soir même la façade de la demeure conjugale, en riant, pour pénétrer dans la chambre de la dame en pleine nuit, sans craindre d'affronter l'époux. Cette perspective comportait assez de nuances, de danger pour l'exalter. Quand personne ne savait quelle conduite adopter, mon père se sentait alors lui même.

Voulait-il me faire sentir le prix de chaque minute? Il stoppait net sa voiture en rase campagne, signait un chèque en blanc et courait le glisser entre les feuilles du bottin d'une cabine téléphonique; puis il revenait avec le sourire aux lèvres et redémarrait en me confiant avec jubilation :
- Si quelqu'un trouve ce chèque , nous somme ruinés ! Aujourd'hui, demain, dans huit jours, ou dans cinq ans... Alors maintenant, vivons !
- Mais papa, on ne peut pas faire ça, ce n'est pas possible ! disais-je un peu affolé du haut de mes dix ans.
- Si, mon chéri, me répondait-il, puisque nous le faisons.
Et son sourire m'apaisait, rassuré qu'il était de se trouver à nouveau en péril. Mon père avait le défaut, ou la qualité, je ne sais, de ne se sentir vraiment à l'aise que sur les cordes raides.


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