Le plaisir de lire

Gabriel est musicien. Tous les soirs, les sons envoûtants de sa trompette percent l'atmosphère enfumée des boîtes de jazz. Les hasards d'une tournée le ramènent dans sa ville où il retrouve Laura. Un amour caché. Une passion inavouable. Brusquement, Gabriel est en proie à des visions étranges. Des obsessions effrayantes et sanglantes. Des images de mort et des mots murmurés dans une langue inconnue surgissent du plus profond de lui-même et le déchirent. Angoissé, il ne comprend pas, ne se reconnaît plus. Bizarrement, ailleurs dans la ville, quelqu'un d'autre souffre d'un mal

Les premiers paragraphes du roman

Le crépuscule donne à Port-au-Prince des airs de bête blessée sur laquelle les ténèbres s'abattent telle une volée de vautours. Dans une débâcle sanglante, le soir renverse le jour, hisse son drapeau noir, se proclame président à vie. Et lorsqu'il daigne laisser poindre le soleil, ce n'est que pour mieux le guillotiner de nouveau.

Les scènes quotidiennes - le désordre des gamins qui shootent leur ballon de foot, le boniment des marchandes ambulantes, l'exubérance des tap-tap bondés - ne sont que mardi gras, comédie burlesque interprétée sans conviction par des acteurs terrifiés. Dès la fin de l'après- midi, tous présentent la tombée du rideau, ce moment redouté où la nuit réinstaure son régime.

À Port-au-Prince, la nuit a un visage placardé sur des affiches démesurées, un visage fripé avec des yeux de batracien agrandis par des verres en cul de bouteille. La nuit a aussi sa devise, proclamée par des panneaux aux lumières clignotantes:" Je suis le drapeau haïtien, uni et indivisible. François Duvalier."

Des faubourgs cossus où habite l'élite mulâtre jusqu'aux bas quartiers où vivote la populace, la nuit fait son nid d'ombre. À la brunante, ses agents dressent des postes de contrôle et interceptent quiconque n'a pas encore regagné la sécurité bien précaire du logis. Avec la bénédiction de "Notre -Doc-qui-êtes-au-Palais-à-vie", les hommes de la nuit exigent des imprudents un tribut payable en argent ou en nature, s'ils ont de la chance, avec leur chair et leur sang, s'ils en ont moins. Rarement revoit-on ces malheureux, interpellés aux carrefours à l'heure des croque-mitaines, mais on raconte qu'ils hantent les catacombes sous le Palais national, transformés en zombis.

Répandues par le teledjol, de telles histoires son devenues monnaie courante dans cette île abandonnée aux caprices d'un médecin au dos courbé sous le poids de la hargne. Ces rumeurs envahissent la capitale, s'incrustent dans les lézardes des murs et au fond des garde-manger, enveloppent comme une seconde peau les citoyens apeurés.

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