Le plaisir de lire

Sur les rives du Saint-Laurent, où il vit retiré en compagnie du chat "Vieux Chagrin", un écrivain épie jusqu'à l'obsession l'inaccessible silhouette d'une jeune femme dont le voilier est venu mouiller dans un anse du fleuve, Un exemplaire des Mille et Une Nuits, abandonné dans une grotte proche, est la seule preuve tangible de l'existence de cette muse récalcitrante, à laquelle se substitue bientôt une enfant malheureuse venue trouver auprès de l'écrivain, refuge et réconfort. Tandis que l'oeuvre tant désirée s'élabore lentement, le narrateur se laisse prendre en otage par la confusion du réel jusqu'à y découvrir l'inspiration.

Les premiers paragraphes du roman

Le printemps était arrivé. L'air était si doux que je descendis du grenier plus tôt que d'habitude. Je sortis sur la grève avec le vieux Chagrin et je marchai jusqu'à l'extrémité de la baie. Je me reposais un moment, assis sur une roche en face du fleuve, quand tout à coup je vis des traces de pas dans le sable.

Par curiosité, je mis mon pied dans les empreintes. Je constatai avec surprise qu'elles étaient exactement à ma taille. Pourtant, ce n'étaient pas les miennes : ma dernière promenade à cet endroit remontait à plusieurs jours, et les marées, qui étaient très hautes, avaient eu le temps d'effacer mes traces.

Chagrin était aussi intrigué que moi. La queue relevée en point d'interrogation, le museau dans le sable, le vieux chat flairait les empreintes. Elles menaient tout droit à une petite caverne dont je connaissais l'existence et dans laquelle on entrait en se faufilant par une brèche très étroite.

La caverne était divisée en deux salles. Dans la plus grande, qui devait faire quatre mètres de largeur et trois mètres de hauteur, je trouvai les vestiges d'un feu de camp.

Arrivé avant moi, Chagrin furetait parmi les tisons qui traînaient au milieu de la place. Sur une sorte de tablette longue et étroite, formée par une saillie de la paroi rocheuse, il y avait une bougie, un livre et une boîte d'allumettes.

Je m'approchai pour voir le livre: c'était les contes des MILLE ET UNE NUITS. J'avais envie de le prendre dans mes mains, de tourner les pages, mais quelque chose m'en empêcha. J'avais le sentiment que j'allais commettre une indiscrétion. C'était comme si je me trouvais dans la chambre de quelqu'un. Je veux dire : dans tout ce que je voyais, dans les empreintes de pas, dans les objets, dans l'air lui-même, on devinait l'âme de quelqu'un. Je ne touchai pas au livre. Je ne touchai à rien, je ne visitai même pas le deuxième salle de la caverne et je rentrai à la maison.

J'habitais une vieille maison en bois qui était toute seule au milieu de la baie. Son aspect était un peu étrange parce qu'elle avait été construite par étapes. À l'origine, elle avait été un simple chalet, que mon père avait transformé petit à petit, ajoutant une chambre, un hangar, un étage, à mesure que la famille s'agrandissait. 

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