Le plaisir de lire

Fruit d'une alliance barbare et d'un grand amour déçu, Ludovic, enfant haï par sa trop jeune mère - Nicole - et ses grands-parents, vit ses premières années caché dans un grenier.

La situation ne s'arrange guère après le mariage de Nicole avec Micho, brave et riche mécanicien qui cherche à protéger Ludovic. Hantée par ses amours brisées, sombrant dans l'alcoolisme et méprisant son mari, la jeune femme fait enfermer son fils dans une institution pour débiles légers. Mais Ludovic n'est pas l'arriéré...

Les premiers paragraphes du roman

Le bain refroidissait, Nicole émergea. Ruisselante elle décrocha la serviette-éponge et se frictionna longuement. Les parfums croisés de la campagne et du pain chaud faisaient monter en elle une langueur qui la berçait. Furtive, elle essaya les souliers noirs de sa mère et fit la moue. Ils flottaient un peu mais la grandissaient. Elle aperçut alors son reflet dans la buée du miroir ovale et sourit. A treize ans, bientôt quatorze, elle en paraissait dix-huit avec ce corps déjà mûr, cette bouche sanguine, ces yeux bleus en amande, et ces longs cheveux vermeils comme un feu sur les épaules. Elle passait chaque jour une heure à domestiquer l'incendie.

En bas la porte avait claqué, maman venait de sortir. Elle et papa ne finiraient guère au fournil avant minuit. Nicole s'agitait à la pensée du mauvais tour qu'elle allait leur jouer, un dimanche, un jour sacré. Elle irait à confesse demain, voilà tout! Pour avouer quoi?... Elle avait à peine menti. C'était vrai qu'elle dormait ce soir chez Nanette, sa grande cousine, bien seule aujourd'hui que Bernard l'avait quittée.

Évidemment, d'abord, elle avait

A Nanette aussi, elle avait menti. Oh pas méchamment!... Elle avait parlé d'une coca boum avec enfants et parents, chez des Parisiens, un anniversaire où Will, tu sais l'Américain d'Arzac! était lui-même invité - d'ailleurs il la ramènerait bien avant minuit.

Nicole s'étira. Qu'il faisait bon rêver à Will. A ses yeux verts où dansait un pollen doré. Qu'il faisait bon se préparer tandis que l'imagination divaguait. Will au bal du 14-Juillet, l'invitant à danser sous les lanternes multicolores, à danser en slow "le plus beau de tous les tangos du monde". Will sur la dune, un soir, leur premier baiser; le murmure du vent derrière eux sur les pins; la nuit douce où clignotait vers la mer la folie des étoiles et des phares.

Que d'émotions pour se mettre en beauté! La veille, alléguant la chaleur, elle avait couché au grenier sur un matelas. En fait, elle voulait déjà s'apprêter. Vérifier le rouge à lèvres, un vieux tube à maman repêché dans la poubelle. Une chance!

À la pension, pour se colorer la bouche, il fallait plaquer ses lèvres mouillées sur les dahlias du papier mural.