Le plaisir de lire

« Je viens de lire Le Nain Jaune de bout en bout pour la première fois : depuis la mort de mon père, je n'y parvenais pas. Ce livre, ce miraculeux Nain Jaune, je me le gardais comme une bonne bouteille que l'on met à vieillir au frais pour la boire en une grande occasion, histoire de fêter des retrouvailles,
Je ressors groggy. Je tremble, comme si sa soif de père me torturait à mon tour.

Pourquoi faut-il que nous ne réussissions à nous parler d'amour que par-delà les tombes? »      Préface d'Alexandre Jardin

Les premiers paragraphes du roman

Retranché du monde, tout au fond de son lit, calé sur plusieurs oreillers, environné de journaux et de téléphones qu'il regardait sonner sans plus les décrocher, il me tint ce langage la veille de sa mort :
- En ce temps qui ne me plaît plus, en cet été que je trouve froid, après le désir perdu, la chaleur désertée, le goût du vin gâché par la médecine, et celui de l'espérance noyé dans l'indifférence des jours, je veux me souvenir...
Souvenir de quoi et de qui ? De son enfance durant la Grande Guerre, des vingt ans de ma mère, d'une maîtresse oubliée ? De quoi se souvient-on juste pour se souvenir ?

J'écris ce livre pour rompre, et puis pour renouer, et me retrouver tel qu'en mes expériences de vingt ans.
Je l'écris parce que, du fond du noir où je me trouve enfermé, je ne peux pas faire autrement.
Malraux dialoguait avec la mort, avec Dieu peut-être, mais avec personne d'autre. Je veux faire le contraire. Je veux ouvrir les portes et écouter le vent qui souffle dans la mémoire…
Je revois son visage furtivement enjoué, ses cheveux bien coiffés,

J'entends sa voix chaleureuse et son phrasé à l'élocution parfaite.

Il articulait comme il pensait, de manière très claire. Et pourtant, son esprit enchevêtré entre le paradoxe, l'humour et une aisance extrême à passer, sur tout sujet, de l'analyse à la synthèse, donnait lieu à des périodes oratoires qu'il savait rompre, casser, reprendre, comme un clown funambule se rattrape à son fil.

La tristesse tendre de son regard laissait toujours à penser que, pour mon père, le pire de la vie n'était sûrement pas la mort. Ce jour-là, un des premiers souvenirs clairs que j'aie de lui, c'est une promenade dans la grande allée d'un château où nous avions été conviés un dimanche. C'était un des derniers étés de l'avant-guerre, et le soleil radieux et rare de Normandie avait peine a percer le feuillage des chênes centenaires.

Il marchait entre un vieux monsieur distingué, un physicien, je crois, et un religieux vêtu d'une soutane.

Moi, je suivais en trottant. Je voyais les mains de mon père, qu'il tenait dans son dos.


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