Le plaisir de lire

Claire et Jamie fuient l'oppression anglaise en se rendant au Nouveau Monde où ils pourront enfin connaître la paix.

Mais en cet automne 1767, l'Histoire elle-même va se mêler de leur faire la vie difficile puisque l'Amérique coloniale va bientôt livrer sa guerre de l'Indépendance.

Restée dans le confort du XXe siècle, la fille de Claire, Brianna,  découvre dans des archives qu'un sort tragique guette sa mère et Jamie. Une seule solution : traverser à son tour la frontière du temps  afin de les sauver. Mais elle doit agir vite. Avant que les portes du temps se referment sur eux…

Premiers paragraphes

Charleston, juin 1767

J'entendis les tambours bien avant de les voir. Leur roulement vibrait dans le creux de mon ventre et me donnait l'impression d'être devenue une caisse de résonance. La musique se diffusait à travers la foule, un rythme militaire saccadé qui étouffait les bruits de conversation et les salves de canon. Tout le monde se tut et les têtes se tournèrent vers East Bay Street, qui s'étendait du nouveau bureau des douanes encore en construction, aux jardins de White Point.

Il faisait chaud, même pour un mois de juin à Charleston. Les meilleures places se trouvaient sur la digue, où l'air circulait. Là où je me tenais, c'était un four. Mes jupons étaient trempés et mon corselet en coton me collait au corps. Je m'essuyai le visage pour la millième fois et soulevai mes cheveux dans l'espoir de me rafraîchir la nuque.

Le simple fait de penser à mon cou accentua mon malaise. Malgré moi, je me passai les doigts autour de la gorge. Je pouvais sentir mon pouls battre dans ma carotide, au rythme des tambours. A chaque inspiration, l'air chaud et humide m'emplissait la gorge, m'étouffait presque.

J'enlevai aussitôt ma main et inspirai profondément par le nez. Grave erreur ! L'homme qui se tenait devant moi ne s'était pas lavé depuis au moins un mois. La cravate qui ceignait son cou trapu était noire de crasse et ses vêtements dégageaient une odeur rance et musquée, âcre même dans la puanteur de la foule. Les effluves de pain chaud et de porc grillé qui s'élevaient des étals voisins se mêlaient à ceux des algues en décomposition et n'étaient que ponctuellement dissipés par une brise iodée provenant du port.           

Plusieurs enfants autour de moi étiraient le cou et ouvraient grand des bouches curieuses, se glissaient entre les chênes et les palmiers nains pour regarder vers le haut de la rue, vite rappelés à l'ordre par leurs parents inquiets. La fillette la plus proche de moi avait un petit cou fin et blanc comme une jeune pousse d'herbe, tendre et fragile.

Un frisson d'excitation parcourut les rangs. La procession venait d'apparaître au bout de la rue. Le grondement des tambours se fit plus fort.

A mon côté, Fergus tordait le cou dans tous les sens.

- Où il est ? marmonna-t-il. J'aurais dû l'accompagner.

- Il ne va plus tarder.

Je me retins de me hisser sur la pointe des pieds, sentant que ce n'était pas du meilleur goût. Je lançai néanmoins des regards autour de moi, le cherchant des yeux. Jamie était facile à repérer dans une foule. Il mesurait une tête de plus que les autres et sa chevelure attirait les reflets du soleil en projetant des éclats d'or roux. Mais je ne vis qu'une mer houleuse de bonnets et de tricornes : les spectateurs arrivés trop tard pour se trouver une place à l'ombre.

Les étendards apparurent en premier, au-dessus des premiers rangs survoltés. D'abord le drapeau de la Grande-Bretagne, ensuite la bannière de la colonie royale de Caroline du Nord, puis celle portant les armes du lord gouverneur de la colonie. Vinrent ensuite les tambours, marchant au rythme martial deux par deux, les baguettes tantôt marquant les temps et tantôt produisant un roulement continu. C'était une marche lente, sinistre et inexorable. Ils l'appelaient la « marche funèbre », un nom bien approprié aux circonstances. Elle noyait les autres bruits de la rue.

Le détachement de dragons anglais les suivait
à pied ; enfin, au milieu d'un carré de tuniques rouges, s'avancèrent les condamnés.