Le plaisir de lire

Maria est une toute jeune Brésilienne du Nordeste. Elle, qui n'aspire qu'à l'Aventure, au grand amour, et travaille comme vendeuse dans un magasin de tissus, s'offre une semaine de vacances à Rio de Janeiro. Sur la plage de Copacabana, un Suisse lui propose de devenir danseuse de cabaret à Genève. Elle voit là le début d'un conte de fées, mais la réalité sera tout autre. Maria en vient à se prostituer : sans honte, puisqu'elle apprend à son âme à ne pas se plaindre de ce que fait son corps, et qu'elle s'interdit de tomber amoureuse. Après tout, la prostitution est un métier comme un autre, avec ses règles, ses horaires et ses jours de repos... Mais le sexe - tout comme l'amour - reste pour elle une énigme. C'est alors qu'elle rencontre un jeune peintre qui la trouble, car, s'il est aussi perdu qu'elle, il sait parler le langage de l'âme. Pour découvrir le sens sacré de la sexualité, Maria devra trouver le chemin de la réconciliation avec elle-même.
Paulo Coelho décrit pas à pas l'initiation d'une jeune prostituée, un parcours qui montre les limites de la prétendue libération sexuelle et s'achève par un retour romantique aux valeurs de cœur et de l'esprit.

Premiers paragraphes

Il était une fois une prostituée qui s'appelait Maria.

Un moment. «Il était une fois», telle est la meilleure manière de débuter un conte pour enfants, tandis que «prostituée» est un terme d'adultes. Comment peut-on faire débuter une histoire sur cette apparente contradiction? Mais enfin, puisque à chaque instant de nos existences, nous avons un pied dans le conte de fées et l'autre dans l'abîme, conservons ce commencement.

Il était une fois une prostituée qui s'appelait Maria. 

Comme toutes les prostituées, elle était née vierge et innocente et, durant son adolescence, elle avait rêvé de rencontrer l'homme de sa vie (qui serait riche, beau intelligent), de l'épouser (en robe de mariée), d'avoir de lui deux enfants (qui deviendrait célèbres), d'habiter une jolie maison (avec vue sur la mer). Son père était représentant de commerce, sa mère couturière. Dans sa ville du Nordeste du Brésil, il n'y avait qu'un cinéma, une boîte de nuit, une agence bancaire; c'est pourquoi Maria attendait le jour où son prince charmant apparaîtrait sans prévenir, envoûterait son cœur, et où elle partirait conquérir le monde avec lui.

Comme le prince charmant se montrait pas, il ne lui restait qu'à rêver. Elle tomba amoureuse pour la première fois à l'âge de onze ans, tandis qu'elle se rendait à pied à l'école primaire. Le jour de la rentrée, elle découvrit qu'elle n'était pas seule sur le trajet: non loin d'elle cheminait un gamin qui habitait dans le voisinage et fréquentait l'école aux mêmes heures. Ils n'avaient jamais échangé un mot, mais Maria remarqua que les moments de la journée qui lui plaisaient le plus étaient ceux qu'elle passait sur la route poussiéreuse, malgré la soif, la fatigue, le soleil au zénith, le garçon qui marchait vite tandis qu'elle faisait des efforts épuisants pour demeurer à sa hauteur.

La scène se répéta pendant plusieurs mois; Maria, qui détestait étudier et n'avait d'autre distraction que la télévision, se mit à désirer que le temps s'écoule rapidement; elle attendait anxieusement de se rendre à l'école et, contrairement aux filles de son âge, trouvait très ennuyeuses les fins de semaine. Comme les heures passent bien plus lentement pour un enfant que pour un adulte, elle en souffrait, trouvait les jours interminables, car ils ne lui offraient que dix minutes à partager avec l'amour de sa vie et des milliers d'autres pour penser à lui, imaginer comme il serait bon qu'ils puissent se parler.     

     

Or, un matin, le gamin s'approcha d'elle et lui demanda de lui prêter un crayon. Maria ne répondit pas, elle fit mine d'être irritée par cet abord intempestif et pressa le pas. Elle était restée pétrifiée d'effroi en le voyant se diriger vers elle, elle avait peur qu'il sût qu'elle l'aimait, l'attendait, rêvait de le prendre par la main, de dépasser la porte de l'école pour suivre la route jusqu'au bout, où-- disait-on-- se trouvaient une grande ville, des personnages de roman, des artistes, des automobiles, de nombreuses salles de cinéma et toutes sortes de merveilles.

Toute la journée, elle ne parvint pas à se concentrer en classe. Elle souffrait de son comportement absurde, tout en étant soulagée de savoir que le garçon lui aussi l'avait remarquée. Le crayon n'était qu'un prétexte pour engager la conversation-- quand il s'était approché, elle avait aperçu un stylo dans sa poche. Elle languit de le revoir. Cette nuit-là-- et les nuits qui suivirent-- elle se mit à imaginer toutes les réponses qu'elle lui ferait, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la bonne manière de débuter une histoire qui ne finirait jamais.

Mais il ne lui adressa plus jamais la parole. Ils continuaient de se rendre ensemble à l'école, Maria marchant parfois quelques pas devant lui, tenant un crayon dans la main droite, parfois derrière pour le contempler tendrement. Elle dut se contenter d'aimer et de souffrir en silence jusqu'à la fin de l'année scolaire.

Pendant les vacances, qui lui parurent interminables, elle s'éveilla un matin, les cuisses tachées de sang et crut qu'elle allait mourir;  Elle décida de laisser une lettre au garçon dans laquelle elle lui avouerait qu'il avait été le grand amour de sa vie, puis elle fit le projet de s'enfoncer dans le sertao où elle serait dévorée par l'une des bêtes sauvages qui terrorisaient les paysans de la région: le loup-garou ou la mule-sans-tête. Ainsi, ses parents ne pleureraient pas sa mort, car les pauvres gardent espoir, en dépit des tragédies qui les accablent. Ils penseraient qu'elle avait été enlevée par une famille fortunée et sans enfants, et qu'elle reviendrait un jour, couverte de gloire et d'argent-- tandis que l'actuel (et éternel)amour de sa vie ne parviendrait pas à l'oublier et qu'il souffrirait chaque matin de ne plus lui avoir adressé la parole.

Elle ne put rédiger la lettre, car sa mère entra dans la chambre, vit les draps rougis, sourit et lui dit: « Te voici un jeune fille, ma petite. »

Maria, voulut savoir quel rapport il existait entre le fait d'être une jeune fille et le sang qui s'écoulait entre ses jambes, mais sa mère fut incapable de lui expliquer. Elle affirma seulement que c'était normal et que désormais elle devrait porter une serviette pas plus grosse qu'un traversin de poupée quatre ou jours par mois. Maria lui demanda si les hommes aussi se servaient d'un tuyau pour empêcher que le sang ne tache pas leur pantalon, et elle apprit que ça n'arrivait qu'aux femmes.