Le plaisir de lire

Jack Waterman, écrivain et libraire dans le Vieux-Québec, est atteint de la "maladie d'Eisenhower". Sa vie ne tient plus qu'à un fil. Sa tête est pleine de souvenirs d'enfance, de chansons anciennes, d'amours bringuebalantes, de Formule Un, de chats, de rêves interdits et, surtout, d'illusions perdues. Heureusement qu'il y a le jeune Jimmy et sa soeur Mistassini, la douce rebelle... Ce roman de Jacques Poulin raconte, d'une manière sobre mais non dénuée de poésie, une profonde histoire d'amour avec l'univers des livres.

Les premiers paragraphes du roman

Ce matin-là, des nappes de brume avaient envahi la rue Saint-Jean. Le col de mon blouson relevé, la tête rentrée dans les épaules, je marchais sur le trottoir de droite, m'apprêtant à sortir du Vieux-Québec. Soudain, comme je passais devant la vitrine d'une librairie, un éclat de lumière capta mon attention.

Je m'arrêtai net.
Un livre appuyé, debout, contre le fond de la vitrine. Sa couverture bleu ardoise montrait un paysage marin éclairé par un phare. C'est du moins ce que j'aperçus au premier coup d'œil, mais en regardant mieux, je vis que le phare était en réalité une pile de volumes sur laquelle reposait un fanal allumé. Le livre bleu s'intitulait
Une histoire de la lecture.

D'avoir aperçu un phare, ne fût-ce qu'un instant, moi qui étais à moitié perdu dans la brume, cela me parut un signe du destin. Alors j'entrai.

Je n'avais pas mis les pieds dans cette librairie depuis un moment. Tout avait changé. On montait trois marches, comme avant, mais ensuite la première chose que je vis, au milieu de la pièce, ce fut un poêle à bois entouré de chaises et de fauteuils; il était bas sur pattes avec un ventre arrondi.

J'entendais un murmure, comme si plusieurs personnes conversaient à voix basse, et pourtant la librairie était déserte. Près de l'entrée, à ma droite, se trouvait un comptoir surmonté d'une caisse enregistreuse démodée. Plus loin, il y avait un bureau à tiroirs et une chaise au dossier inclinable. Tout au fond de la pièce, je vis une porte entrouverte : c'était de là peut-être que venait le murmure.

Simulant une quinte de toux pour annoncer ma présence, j'avançais pour regarder les livres. J'étais en territoire inconnu : il n'y avait pas de best-sellers à l'entrée, ni à côté de la caisse, ni sur les tables basses disposées autour du poêle. Les livres qui étaient mis en vue, par contre, je ne les connaissais pas. Et lorsque je m'approchai des rayonnages qui couvraient les murs, il me fut impossible de comprendre dans quel ordre les volumes étaient rangés.

Une tête grise et barbue, aux yeux tristes, apparut dans l'entrebâillement de la porte du fond. Un bref moment, je crus voir mon père, l'année où il n'allait pas bien et où nous avions loué un chalet qui était parti à la dérive.
- Salut! fit le vieil homme.
- Salut! répondis-je.
- Tu cherches un livre en particulier?
- Oui, le livre bleu qui est dans la vitrine.

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