Le plaisir de lire

« Quelle espèce ! Souvent, à regarder les êtres humains accomplir leur destinée sur Terre, je me laisse emporter presque au point de croire en eux. Ils me donnent l'impression singulière d'être dotés de libre arbitre, d'autonomie, d'une volonté propre… Je sais bien que c'est une illusion, une notion saugrenue. Moi seul suis libre ! Chaque tour et détour de leur destin a été planifié d'avance par mes soins ; je connais le but vers lequel ils se dirigent et le chemin qu'ils emprunteront pour y parvenir ; je connais leurs effrois et leurs espoirs les plus secrets, leur constitution génétique, les rouages les plus intimes de leur conscience… Et pourtant, pourtant… il ne cessent de m'étonner. »     

Quelques paragraphes du roman

LE FUMET se répand telle une douleur dans la maison : Ça m'a toujours été pénible, se dit Sean, l'odeur de la bonne cuisine, pire depuis le départ de Jody mais ça m'a toujours été pénible dans les maisons où j'ai vécu, la viande surtout, ragoûts de bœuf de mamie Galway, soupes au poulet de m'man à Somerville, osso bucco somptueux de Jody, le fumet de la viande qui cuit une souffrance à chaque fois, un élancement de nostalgie : passe encore d'entrer dans une maison et de consommer un repas de viande, mais en humer l'odeur tout au long de sa cuisson est une torture, pas à cause de la faim mais à cause de l'idée insinuante, désespérante, sans cesse transmise et retransmise aux tripes, de la dinde en train de dorer lentement dans ses jus, faisant perversement miroiter des promesses de chaleur bonté bonheur, simples plaisirs domestiques, toutes choses qu'on ne peut avoir et qu'on n'a jamais eues, pas même enfant.

Ça fait longtemps que personne n'a fait la cuisine ici. Ce qui s'appelle faire la cuisine. L'odeur, l'odeur encore, l'odeur. Ah se concentrer sur autre chose, Jésus, il n'est que deux heures, encore quatre heures à patienter, la bête est monstrueuse, elle pèse douze kilos : «  Autant qu'un enfant de trois ans ! » a dit Patrizia tout à l'heure en la flanquant fièrement sur la table en lui écarter les cuisses et en y fourrant de pleines poignées de farce… Ce sont Katie et Patrizia qui s'occupent de la partie nourriture de la soirée et Sean est agité, agité, il n'avait pas prévu cette suspension interminable dans l'infernal arôme sublime de la dinde en train de cuire, en attendant la tombée de la nuit.

Revenir au niveau velouté. Juste, trouver la dose juste. Pas en mesurant, non, il ne veut plus jamais mesurer mais se maintenir au bon niveau, le niveau velouté en permanence. Un doigt, deux, trois, ah voilà. Calme et doré liquide. Cigarette bonne et âcre. Bien. Petit soupir. Petite toux. Puis il se met à feuilleter le New Yorker. L'un des dessins humoristiques le fait rire tout haut et Patchouli vient se frotter le museau contre sa jambe et se faire gratter derrière l'oreille. Sean lui-même avait une fois inventé une blague                   

qu'il avait voulu envoyer au magazine : « La moutarde au goût idéal pour vos saucisses : franc, fort » était la blague, jeu de mots sur les saucisses de Francfort, mais Jody l'en avait dissuadé en disant qu'il n'y avait pas d'illustration possible pour un calembour aussi débile.  Ça c'était vers la fin : pendant leurs premiers mois ensemble elle n'aurait jamais usé du mot « débile » pour le qualifier, lui ou une chose qu'il aurait pu dire, écrire, concevoir, de jour ou de nuit. Également vers la fin il lui avait collé un œil au beurre noir pour avoir traité sa mère de masochiste professionnelle (ce souvenir surgit inopinément dans son esprit et le fait frémir de honte : la seule fois qu'il eût levé la main sur une femme ou sur quiconque ; effet calamiteux). Terminé, depuis cinq ans terminé. Il ne sait même plus sur quel continent elle vit.

Plus rien dans son verre. Il le pose et dirige son regard par la fenêtre ver le ciel gris acier, un ciel qu'aucun poète de l'histoire n'a jamais tenté de mettre en images, un ciel qui défie toute définition, bafoue toute métaphore et confond tout espoir, un méchant ciel de novembre, si gris qu'il infecte de gris les arbres et la barrière et la remise. Ce n'est que partie remise, se dit Sean et il rit à nouveau, tout bas cette fois, se demandant si cette trouvaille ne pourrait s'intégrer à un poème. Nul, nul, répète le ciel de façon lancinante, et personne ne semble prêt à le contredire. Le noir sera mieux, se dit Sean. Le noir est une quantité connue. On peut faire des choses avec le noir. Quand on allume les lampes et qu'il fait noir dehors ça change quelque chose. Ça fait cosy, foyer, réconfort… Le fumet le dérange à nouveau.

Prendre le taureau par les cornes. Il avance à pas tranquilles vers la cuisine en pensant « porter des cornes » : je savais jadis d'où venait cette expression, je ne le sais plus, salut Alzheimer, heureux de faire votre connaissance, ah bon vous dites qu'on s'est déjà rencontrés ? Tiens ça a dû me sortir de la tête, ha ha elle n'est plus qu'une vaste sortie ma tête, bon, mais pourquoi un mari trompé porterait-il des cornes ? Est-ce parce que la lune en porte et que le mari devrait avoir la tête dans la lune ? Certainement pas. Ne t'inquiète pas, m'man. Je n'aurai pas le temps de battre ton record en matière d'oubli.

Il découvre Patrizia seule à la cuisine, de dos, les rubans de son tablier noués en joli nœud autour de sa fine taille italienne, les longs cheveux noirs remontés en chignon pour éviter qu'ils ne tombent dans les aliments, une courte jupe noire serrée mettant en valeur les courbes de ses fesses ; le sexe de Sean remue dans son pantalon et venant derrière elle, il fait glisser ses mains sur les os iliaques de Patrizia et jusque sur son abdomen.                       
                     

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