Le plaisir de lire

La virevolte c'est la passion de la danse. Lin est une danseuse née, elle est mariée et mère de deux fillettes, mais la danse a toujours le dessus dans son coeur. Un jour elle quitte sa famille pour se consacrer uniquement à la danse.
C'est alors que nous voyons en plan la vie de son ex-famille, son mari et ses deux filles et sa propre vie, deux vies fracassées, déchirées par cette séparation.
C'est un très beau livre, une belle réflexion pour toutes les mères qui se sentent un jour frustrées dans leur vie car la vie de famille prend souvent une large place comparé à leur vie personnelle, leurs passions sont souvent éclipsées...

Premiers paragraphes
du roman

Ce corps est sorti d'elle.
- Une fille, disent les personnes dont les mains manipulent maintenant avec adresse, là-bas, les minuscules membres anguleux et les brillantes masses poisseuses des fesses et de la tête velue, puis plongent au fond du gouffre béant qu'est le corps de Lin pour en extraire la forme rouge-noir battante de chair vivante qui n'appartient à personne, ni à elle ni à l'enfant puis se mettent à la recoudre.

Peu importe ce qu'on lui fait maintenant, cela lui est égal, ce corps est sorti d'elle. Il se trouve sur le toit de sa maison vide et ses lèvres se sont emparées de son mamelon et tirent : leur mouvement a la rapidité d'un cœur qui bat, et la férocité du sexe. Un être qui se comporte comme un vrai bébé vivant qui serait sa fille. Une chose si frêle et fine alors qu'elle avait pesé comme une pierre dans ses entrailles. Pendant que le loup dormait, bouffi et malade d'avoir englouti sept petits chevreaux coup sur coup sans même les avoir mastiqués, la chèvre se précipita au secours de ses petits : d'un seul coup de couteau elle fendit le ventre de pierres avant de les recoudre et quand le loup se réveilla, ô mon Dieu… Mais là, c'est la pierre qui a été remplacée par un enfant et non l'inverse, et on est en train de recoudre la chair déchirée et Lin est mère. Non seulement cela, mais Derek est père. Ses mains ont cessé de lui éventer  nerveusement le visage et de lui lisser les cheveux ; maintenant l'une de ses mains serre sa main à elle et il a posé l'autre doucement sur l'étroit dos emmailloté de sa fille. Tant de nouveaux termes monumentaux qui entrent soudain en jeu. Voici quelques secondes, fille, mère et père n'existaient pas et maintenant ils sont là, ces pauvres clichés ont été violemment et instantanément promus en symphonies de Beethoven, chorales d'anges, flots de lumière. L'infirmière continue de faire ses points de croix là-bas et Lin trouve agréable la piqûre de l'aiguille, comparée au récent cataclysme de tout son être.

Une fois rincés de la glu utérine et frottés avec une serviette-éponge, les fins cheveux soyeux d'Angela apparaissent blonds.         

Sa tête se niche dans les creux du bras gauche de Lin et ses lèvres se mettent à pomper impérieusement afin de tirer de son sein le pâle liquide qui n'est pas encore du lait. Elle regarde Lin fixement, comme si chaque seconde de contact entre leurs yeux lui apportait autant de nouveauté et de nourriture que chaque succion.
Angela avale avec voracité le regard de sa mère.

Le pavillon est une clameur de cris et de roucoulements et de câlins. D'autres mères appuient d'autres petites bouches brailleuses contre leurs mamelons qui gouttent. Allez-vous-en de mon bonheur, pense Lin.
Angela est l'unique bébé au monde, et Lin, l'unique mère.
Comment ne saurait-elle pas nettoyer le chicot de chair croûtée, là où rebondit le ventre de sa propre fille ?

Sous la douche, Lin savonne et frotte son corps vide, vigoureusement sous les aisselles, délicatement entre les cuisses. Elle est toujours là. Elle n'est pas morte et elle n'est devenue quelqu'un d'autre. Non seulement elle est toujours elle-même, mais elle est mère. Non seulement elle est encore en vie mais quelqu'un l'est également, totalement, là-bas au bout du couloir, et elle sent la vie de cet être tirer sur les fibres de son cœur. C'est comme l'amour fou mais sans les ténèbres, sans les griffes lacérantes de la peur.

Les pieds d'Angela. Ces mêmes pieds qui lui avaient mille fois infligé d'étranges coups mats à l'estomac, la vessie, les intestins et les poumons. Ses orteils sont longs et recourbés, les ongles des fentes à peine visibles, il y a des rides partout.

Absurdement grands, venant à la fin de jambes aussi chétives, absurdement petits à côté de n'importe quelle paire de chaussures. Sauf les bottines pastel tricotées par Violet, la mère de Derek, avec des rubans glissés dans les mailles à la cheville pour bien les attacher mais, malgré les rubans, les grands pieds rouges se déchaussent sans cesse, le gauche s'agitant toujours nu et froid, déshabillé par le droit douillettement au chaud.

Son bain. Le bras gauche courbé sous le haut du dos d'Angela, sa main droite tenant une éponge, Lin lave doucement le ventre rond, lave les pattes de grenouille écartées en cinquième position grand plié, lave le sexe indiciblement joli. Les grands yeux d'Angela suivent chaque frémissement, chaque pétillement du visage au-dessus d'elle.           
                     

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