Le plaisir de lire

C'est la guerre, il fait froid. Deux hommes et une femme sont terrés dans un appartement. Ils n'ont pour faire du feu et se réchauffer que des chaises et une immense bibliothèque qu'il faudra bien sacrifier. Mais quels livres brûler ? Si Marina l'étudiante finit par se réchauffer entre les bras du professeur, aucun argument ne vient à bout de l'idéalisme de Daniel.

Premiers paragraphes

Au fond de la pièce, une immense bibliothèque surchargée de livres couvre tout le mur. Le reste de la salle frappe par son dénuement : ni tables, ni bureau, ni fauteuil seulement quelques chaises en bois et, à droite, un énorme poêle en fonte.

Un homme d'une cinquante d'années est assis sur une chaise et écrit sur une liasse de papiers qu'il tient sur ses genoux. Il porte un pull à col roulé.
Entre un homme d'une trentaine d'années, vêtu d'un gros manteau qu'il n'enlève pas.

DANIEL. Vous travaillez déjà ?

Le PROFESSEUR. (
sans même le regarder). Depuis une heure.

Daniel prend une chaise et la porte près du poêle. Il s'y assied.

DANIEL. Vous étiez moins matinal, avant la guerre.

LE PROFESSEUR. Le froid m'empêchait de dormir. Je devenais fou dans mon lit ;  j'ai fini par me lever. C'est bizarre mais on gèle beaucoup moins quand on est assis.

DANIEL.  C'est parce que vous travaillez : ça vous fait penser à autre chose qu'à la température.

LE PROFESSEUR. Je crois que la position aussi joue un grand rôle : quand on est couché, on présente moins de résistance au froid. C'est une impression, en tout cas.

DANIEL. Et à quoi travaillez-vous ?

LE PROFESSEUR. Vous allez rire, Daniel : je rédige-- quoi donc ? Un cours ? Un exposé ? des pensées ? - sur le dernier chapitre du
Bal de l'observatoire.

DANIEL. De Blatek ?

LE PROFESSEUR. Vous connaissez un
Bal de l'observatoire écrit par quelqu'un d'autre ?

DANIEL. Comprenez-moi, Professeur : je vous connais depuis des années et je ne vous ai jamais entendu dire que du mal de Blatek.             

LE PROFESSEUR. Vous me connaissez depuis des années mais depuis combien de temps habitez-vous avec moi ?

DANIEL. Depuis que les Barbares ont démoli mon quartier. C'était il y a deux mois, déjà.

LE PROFESSEUR. Et en deux mois, Daniel, vous avez pu me regarder vivre. M'avez-vous vu lire Fraterniss ?

DANIEL. Non.

LE PROFESSEUR. M'avez-vous vu lire Obernach ? Esperandio ?Kleinbettingen ?

DANIEL. Non.

LE PROFESSEUR. Quelle conclusion en tirez-vous mon cher Daniel ?

DANIEL.  C'est normal : depuis le temps que vous parlez d'eux, au cours, vous connaissez leur œuvre par cœur. Vous avez écrit une thèse sur Faterniss : vous n'allez quand même pas le relire.

LE PROFESSEUR.  Vous avez tort d'être indulgent, ça ne vous rapportera aucun avancement. Avant la guerre, j'aurais pu faire de vous un chargé de cours. Aussi longtemps que la paix ne sera pas revenue-- et vous savez qu'elle ne reviendra pas de sitôt--, vous serez mon assistant. L'effort de guerre de l'Université consiste à bloquer les promotions.

DANIEL. Je sais tout cela, Professeur. Mais je ne flagorne pas : je trouverais idiot de vous voir lire les auteurs dont vous nous chantiez les louanges au cours.

Le PROFESSEUR. Et de me voir lire ceux que je tournais en dérision devant mes étudiants, vous trouvez ça intelligent ?

DANIEL . Je me dis que vous devez avoir vos raisons.

LE PROFESSEUR. Mais non, Daniel ! Que cette guerre vous ait au moins appris l'intolérance ! Sinon, elle n'aura servi à rien.

DANIEL. Elle ne servira à rien, Professeur : à supposer qu'elle nous apprenne quelque chose, elle nous tuera de toute façon.

LE PROFESSEUR. Vous n'avez vraiment pas d'humour, vous.

DANIEL. Parce que vous trouverez qu'il y a de quoi rire ?

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