Le plaisir de lire

La mère, vieille femme usée et malade, vit avec ses deux enfants, Joseph et Suzanne, vingt et dix-sept ans, dans sa concession de la plaine de Ram en Indochine. Cette concession, c'est le drame de sa vie: elle y a englouti les économies de quinze années de privations et de sacrifices. Or l'administration coloniale lui a vendu une zone incultivable parce qu'inondée à chaque marée de juillet. La mère, aidée par des indigènes auxquels elle a communiqué son désir de se battre, avait fait établir alors d'immenses barrages qui ont cédé immédiatement devant le flot, et elle a définitivement baissé les bras. Joseph et Suzanne, l'un révolté, l'autre passive, attendent de pouvoir aller enfin vivre ailleurs. Lorsque M. Jo, le fils d'un riche planteur, s'attache à Suzanne, l'horizon s'entrouvre pour chacun, jusqu'à ce qu'ils comprennent qu'il ne l'épousera pas. Avant de quitter la concession, il laisse à la jeune fille une bague ornée d'un diamant.

Toute la famille part alors pour "la ville" dans l'espoir de vendre la bague. La mère nourrit des projets insensés; Joseph et Suzanne espèrent. Mais le diamant ne trouve pas preneur. Le temps passe. Joseph, amoureux, disparaît. La mère dort pour oublier le diamant et la fugue de Joseph. Suzanne, présentée à Barner, un représentant en fils d'une usine de Calcutta, refuse sa proposition de mariage. Soudain Joseph reparaît. Il a vendu le diamant. La mère utilise cet argent tant attendu pour payer des intérêts de prêts en retard. Lorsqu'ils rentrent à la concession, elle est au bout de ses forces. Joseph finit par quitter la concession dans le sillage de la femme rencontrée à la ville. Suzanne attend un homme, n'importe lequel, un "chasseur" qui l'épousera et l'emmènera. C'est Agosti, fils d'un colon ruiné, contrebandier, qui la choisit. Mais la mère meurt. Joseph, revenu pour l'enterrement, repart

Les premiers paragraphes du roman

Il leur avait semblé à tous les trois que c'était une bonne idée d'acheter ce cheval. Même si ça ne devait servir qu'à payer les cigarettes de Joseph. D'abord, c'était une idée, ça prouvait qu'ils pouvaient encore avoir des idées. Puis ils se sentaient moins seuls, reliés par ce cheval au monde extérieur, tout de même capables d'en extraire quelque chose, de ce monde, même si ce n'était pas grand chose, même si c'était misérable, d'en extraire quelque chose qui n'avait pas été à eux jusque-là, et de l'amener jusqu'à leur coin de plaine saturé de sel, jusqu'à eux trois saturés d'ennui et d'amertume. C'était ça les transports: même d'un désert, où rien ne pousse, on pouvait encore faire sortir quelque chose, en le faisant traverser à ceux qui vivent ailleurs, à ceux qui sont du monde.

Cela dura huit jours. Le cheval était trop vieux, bien plus vieux que la mère pour un cheval, un vieillard centenaire. Il essaya honnêtement de faire le travail qu'on lui demandait et qui était bien au-dessus de ses forces depuis longtemps, puis il creva.

Ils en furent dégoûtés, si dégoûtés, en se retrouvant sans cheval sur le coin de plaine, dans la solitude et la stérilité de toujours, qu'ils décidèrent le soir même qu'ils iraient tous les trois le lendemain à Ram, pour essayer de se consoler en voyant du monde.                       

Et c'est le lendemain à Ram qu'ils devaient faire la rencontre qui allait changer leur vie à tous.

Comme quoi une idée est toujours une bonne idée, du moment qu'elle fait faire quelque chose, même si tout est entrepris de travers, par exemple avec des chevaux moribonds. Comme quoi une idée de ce genre est toujours une bonne idée, même si tout échoue lamentablement, parce qu'alors même il arrive au moins qu'on finisse par devenir impatient, comme on le serait jamais devenu si on avait commencé par penser que les idées qu'on avait étaient de mauvaises idées.

Ce fut donc pour la dernière fois, ce soir-là, que vers cinq heures de l'après-midi, le bruit rêche de la carriole de Joseph se fit entendre au loin sur la piste du côté de Ram.
La mère hocha la tête.
- C'est tôt, il n'a pas dû avoir beaucoup de monde.

Bientôt on entendit des claquements de fouet et les cris de Joseph, et la carriole apparut sur la piste. Joseph était à l'avant. Sur le siège arrière il y avait deux Malaises. Le cheval allait très lentement, il raclait la piste de ses pattes plutôt qu'il ne marchait. Joseph le fouettait mais il aurait pu aussi bien fouetter la piste, elle n'aurait pas été plus insensible. Joseph s'arrêta à la hauteur du bungalow. Les femmes descendirent et continuèrent leur chemin à pied vers Kam. Joseph sauta de la carriole, prit le cheval par la bride, quitta la piste et tourna dans le petit chemin qui menait au bungalow. La mère l'attendait sur le terre-plein, devant la véranda.           

Page d'accueil  Romans de la France