Le plaisir de lire

Dans cette autobiographie rédigée sur le bord de la mer, Romain Gary nous dépeint sa vie, en particulier son amour pour sa mère. Romain élevé dans le fin fond de la Pologne va déménager à Varsovie car sa mère qui avait créé un faux salon de couture française sera finalement ruinée. Romain, dont la mère ne cesse de dépeindre les mérites très exagérés de la France va finalement parvenir à s'installer avec elle à Nice.
Ils comptent sur un vieux service de vaisselle qui devait valoir des millions pour s'installer, le service ne vaut rien. La mère de Romain devra alors faire toutes sortes de petits métiers pour s'en sortir, et finira finalement par ouvrir un hôtel. Elle rêve que son fils devienne ambassadeur français. Devenue diabétique sa santé se détériore. Romain doit partir à l'armée et promet de revenir gradé. Il écrit plusieurs livres dont sa mère est très fière. Il va risquer plusieurs fois la mort en tant que pilote et tombera gravement malade, mais guérira.
Lorsqu'il reviendra de la guerre, sa mère sera déjà morte depuis trois ans, elle lui avait fait parvenir des "lettres à retardement" par l'intermédiaire d'une amie si bien qu'il ne s'en doutait pas. Il rencontrera plusieurs femmes mais ne se mariera pas.

Les premiers paragraphes du roman

C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure couché sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé. La brume marine adoucit les choses; à l'horizon, pas un mât ; sur un rocher, devant moi des milliers d'oiseaux; sur un autre, une famille de phoques: le père émerge inlassablement des flots, un poisson dans la gueule, luisant et dévoué. Les hirondelles de mer atterrissent parfois si près, que je retiens mon souffle et que mon vieux besoin s'éveille et remue en moi: encore un peu, et elles vont se poser sur mon visage, se blottir dans mon cou et dans mes bras, me recouvrir tout entier… À quarante-quatre ans, j'en suis encore à rêver de quelque tendresse essentielle. Il y a  si longtemps que je suis étendu sans bouger sur la plage que les pélicans et les cormorans ont fini par former un cercle autour de moi et, tout à l'heure, un phoque s'est laissé porter par les vagues jusqu'à mes pieds. Il est resté là, un long moment, à me regarder, dressé sur ses nageoires, et puis il est retourné à l'Océan. Je lui ai souri, mais il est resté là, grave et un peu triste comme s'il savait.

Ma mère avait fait cinq heures de taxi pour venir me dire adieu à la mobilisation à Salon-de-Provence, où j'étais alors sergent instructeur à l'École de l'Air.                         

Le taxi était une vieille Renault délabrée: nous avions détenu, pendant quelques temps, une participation de cinquante, puis de vingt-cinq pour cent, dans l'exploitation commerciale du véhicule. Il y avait des années, maintenant, que le taxi était devenu la propriété exclusive de son ex-associé, le chauffeur Rinaldi : ma mère, cependant, avait tendance à croire qu'elle possédait toujours quelque droit moral sur le véhicule et comme Rinaldi était un être doux, timide et impressionnable, elle abusait un peu de sa bonne volonté. C'est ainsi qu'elle s'était fait conduire par lui de Nice à Salon-de-Provence-- trois cents kilomètres--sans payer, bien entendu, et, longtemps après la guerre, le cher Rinaldi, grattant sa tête devenue toute grise, se rappelait encore avec une sorte de rancune admirative comment ma mère l'avait « mobilisé ».

« Elle est montée dans le taxi et puis elle m'a dit, tout simplement: « À Salon-de-Provence, on va dire adieu à  mon fils. » J'ai essayé de me défendre : ça faisait une course de dix heures, aller retour. Elle m'a immédiatement traité de mauvais Français, et elle a menacé d'appeler la police et de me faire arrêter, parce qu'il y avait la mobilisation et que j'essayais de me dérober. Elle était installée dans mon taxi, avec tous ses paquets pour vous- des saucissons, des jambons, des pots de confiture- et elle me répétait que son fils était un héros, qu'elle voulait l'embrasser encore une fois et que  je n'avais pas à discuter.                     

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