Le plaisir de lire

À neuf ans, dans le Japon d'avant la Seconde Guerre mondiale, Sayuri est vendue par son père, un modeste pêcheur, à une maison de plaisir à Kyoto. Dotée d'extraordinaires yeux bleus, la petite fille comprend vite qu'il faut mettre à profit la chance qui est la sienne. Elle se plie avec docilité à l'initiation difficile qui en fera une vraie geisha.
Art de la toilette et de la coiffure, rituel du thé, science du chant, de la danse et de l'amour : Sayuri va peu à peu se hisser au rang des geishas les plus convoitées de la ville. Les riches, les puissants se disputeront ses faveurs. Elle triomphera des pièges que lui tend la haine d'une rivale.

Premiers paragraphes

Imaginez : nous serions assis, vous et moi, dans une pièce donnant sur un jardin, au calme, à bavarder, à siroter notre thé vert, nous évoquerions un événement du passé et je vous dirais : « L'après-midi où j'ai rencontré un tel… a été à la fois le plus beau et le pire après-midi de ma vie. » Sans doute poseriez-vous votre tasse et diriez-vous : « Enfin, il faudrait savoir. Le pire, ou le plus beau ? Car ça ne peut pas être les deux ! » Je devrais rire de moi et vous donner raison. Mais la vérité, c'est que l'après-midi où j'ai rencontré M. Tanaka Ichiro a réellement été fascinant, même l'odeur de poisson sur ses mains était comme un parfum. Si je n'avais pas rencontré cet homme, je suis sûre que je ne serais jamais devenue geisha.

Mes origines et mon éducation ne me prédisposaient pas à devenir geisha à Kyoto. Je ne suis même pas née à Kyoto. Je suis la fille d'un pêcheur d'une petite ville du nom de Yoroido, sur la mer du Japon. Je n'ai parlé de tout cela qu'à très peu de gens : Yoroido, la maison de mon enfance, ma mère, mon père, ma sœur aînée. Et encore, je ne leur ai pas dit comment j'étais devenue geisha, ou ce que c'était que d'être geisha. La plupart des gens préféraient garder ce fantasme d'une petite fille dont la mère et la grand-mère étaient geishas, qui avait dû apprendre la danse dès son plus jeune âge, et cetera. En fait, il y a bien des années, je servais une tasse de saké à un homme qui me dit être allé à Yoroido la semaine d'avant. J'ai eu cette sensation que doit éprouver l'oiseau qui traverse l'océan et tombe sur une créature qui connaît son nid. J'étais si troublée que je ne cessais de répéter :

- Yoroido ! Mais c'est là que j'ai grandi !
Le pauvre homme ! Son visage passa par toute la gamme des expressions possibles.

Il s'efforça de sourire, mais ça ne donna rien de très convaincant, parce qu'il était sidéré, et qu'il n'arrivait pas à le cacher.

- Yoroido ? dit-il. Ce n'est pas possible !           

J'avais depuis longtemps mis au point un sourire très étudié, que j'appelle mon sourire « Nô », car il évoque un masque du théâtre Nô, dont les traits sont figés. L'avantage, c'est que les hommes peuvent l'interpréter comme ils veulent. Vous imaginez le nombre de fois où j'ai pu m'en servir-- ce jour-là, par exemple, et ça a marché, évidemment. L'homme a soufflé un grand coup, il a bu la tasse de saké que je lui avais servie, puis il est parti d'un grand rire, un rire de soulagement, à mon avis.

- Quelle idée ! a-t-il dit, dans un nouvel éclat de rire. Toi, élevée dans un trou comme Yoroido. C'est comme faire du thé dans un pot de chambre !
Et quand il eut à nouveau ri, il a ajouté :
- C'est pour ça que je m'amuse autant avec toi, Sayuri-san. Parfois je me rends à peine compte que tu plaisantes.
Je n'aime pas trop me comparer à une tasse de thé fait dans un pot de chambre, mais d'une certaine façon ce doit être vrai. Après tout, j'ai vraiment grandi à Yoroido, et qui oserait dire qu'il s'agit d'un lieu prestigieux ? Pratiquement personne ne le visite. Quant aux gens qui y vivent, il n'ont jamais l'occasion de partir. Et moi comment en suis-je venue à quitter cet endroit ? C'est là que commence mon histoire.

Dans notre petit village de pêcheurs, à Yoroido, je vivais dans ce que j'appelais une « maison ivre ». Elle se trouvait près d'une falaise où le vent de l'océan soufflait en permanence. Enfant, j'avais l'impression que la mer avait attrapé un énorme rhume, parce qu'elle faisait des bruits sifflants. Il y avait même des moments où elle lâchait un gros éternuement que lui crachait-- un coup de vent chargé d'embruns.     
   

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