Le plaisir de lire

Pendant la guerre, un archéologue recueille un enfant juif et le cache dans l'île grecque de Zakynthos. Tous deux émigrent ensuite au Canada pour s'installer à Toronto. Au fur et à mesure que le jeune homme explore la ville, construite au fond d'un lac préhistorique, c'est tout son passé qui remonte à la surface. Que faire des souvenirs avec lesquels nous ne pouvons vivre mais que nous ne pouvons non plus oublier?

Premiers paragraphes

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, d'innombrables manuscrits de tous ordres - journaux, souvenirs, témoignages cachés, enfouis dans des jardins, entre les pierres d'un muret, ou encore dissimulés sous le plancher d'une maison. Les secrets qu'ils enfermaient demeurent à jamais perdus, leurs propriétaires étant morts avant de récupérer leur trésor.

Par ailleurs, il existe de nombreuses histoires qui sont, depuis toujours et pour toujours, scellées dans le mystère de certaines mémoires : celles-là ne seront jamais écrites ni racontées.

Le poète Jacob Beer, qui s'était fait en quelque sorte le décrypteur et l'interprète de certains écrits ayant survécu à la Grande Guerre, fut tué par une voiture en 1993, dans la ville d'Athènes. Il était alors âgé de soixante ans. Sa femme se tenait à ses côtés sur le trottoir. Elle devait mourir à son tour, deux jours plus tard. Le couple n'avait pas d'enfants.

Peu avant sa mort, Beer avait entrepris d'écrire ses mémoires. Son récit commençait ainsi : « L'épreuve que traverse un homme, tout au long d'une guerre, ne prend pas fin en même temps que celle-ci. Le long labeur d'un homme, tout comme sa vie, demeure à jamais inachevé… »

Créature des marais, j'émergeai dans les rues boueuses de la ville engloutie. Durant plus de mille ans, seuls les poissons s'étaient aventurés sur les trottoirs de bois de Biskupin. Toutes les maisons, avec leurs façades au sud, avaient été envahies par la glaise noire de la rivière Gasawka. Les jardins avaient magnifiquement prospéré dans le grand silence sous-marin : lys d'eau, roseaux et herbe à poux.     

On ne naît pas qu'une seule fois. Avec un peu de chance, il peut nous arriver de venir de nouveau au monde dans les bras d'un autre. Sinon, peut-être d'être réveillés, un jour, par le frôlement de la bête effrayée dans notre cervelle.

Je m'extirpai de la vase du marais en me tortillant à la manière de l'homme de Tollund ou de l'homme de Grauballe, ou encore comme le gamin qu'on a trouvé et tiré de la terre, au beau milieu de la rue Franz-Josef en travaux. Il avait autour du collier de six cents perles de nacre, sur la tête une calotte de boue, le corps enduit du jus violet des marais. Le placenta de la terre qui remontait à l'air libre.

Un homme était agenouillé dans la boue. Il creusait un trou. Mon apparition soudaine l'effraya. Il avait dû croire, l'espace d'une seconde, que j'étais un revenant, le spectre de quelque habitant oublié de Biskupin, ou encore le petit garçon du conte, vous savez celui qui creuse un trou si profond qu'il émerge à l'autre bout du monde.

Il y avait au moins dix ans qu'on avait soigneusement déterré Biskupin. Les archéologues continuaient toujours à fouiller délicatement le sol afin de dégager les vestiges des âges de pierre et de fer, enveloppés d'herbages et de boue. Le vieux pont de chêne, qui reliait Biskupin à la terre ferme, avait été entièrement reconstruit, ainsi que les élégantes maisons de planche, avec leurs clous de bois, quelques fortifications et les hautes palissades qui entouraient la ville, et aussi les tours géantes. On avait également extrait du fond vaseux les anciens trottoirs de bois où, vingt-cinq siècles plus tôt, se promenaient tranquillement les artisans et les marchands de la ville. Quand les soldats avaient débarqué, ils s'étaient tout de suite précipités  sur les vases de terre glaise, magnifiquement préservés. Brandissant à bout de bras les colliers de porcelaine, les bracelets de bronze et d'ambre, ils les avaient lancés sur le sol où les reliques avaient éclaté en mille miettes. On les avait vus déambuler, à longues enjambées, dans les rues et ruelles de la grande cité de bois qui avait autrefois abrité des centaines de familles. Ensuite, ces mêmes soldats avaient enfoui Biskupin sous le sable.         

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