Le plaisir de lire

Ce sont deux enfants qui se jettent dans des aventures qui n'ont pas de sens. Habéké est un africain, il a vu tout le monde mourir de faim autour de lui. Transplanté dans une famille banale du Québec, il n'en finit pas de chercher à retrouver son grand-père, celui qu'une compagnie de chemins de fer a envoyé à la mort pour tester la solidité d'un pont. Hughes est un enfant trouvé qui n'a pas eu toute la chance qu'il croyait mériter, puisqu'il estime ne pas avoir sa juste place dans sa famille d'adoption. Leurs petits et grands malheurs rapprochent les deux enfants qui se jurent une amitié éternelle.

Les premiers paragraphes du roman

Habéké Axoum c'était le plus intelligent de tous parce qu'avec ça il avait la naïveté et tout chez lui pouvait se faire. Les enfants, on est connus pour ça, on a des pouvoirs. Par exemple un château et la sauce c'est l'eau des fossés, et les haricots dans la sauce sont des crocodiles qui font peur aux ennemis. Dans le château, il y a un radis qui règne sur le royaume, et une tour qui emprisonne une petite carotte marinée avec laquelle je suis en amour. Moi je suis juste et je veux tuer le radis parce qu'il a beaucoup d'écus et que les paysans ont faim. Alors, je le bombarde avec les petits pois et une cuillère-catapulte. Quand ça ne suffit pas, je prends la poivrière et je la fais neiger sur le château. Ensuite, je fais tomber la fourchette-grille, je mange un crocodile en passant, puis je tue le radis qui éternue. Je monte alors dans la tour pour délivrer la carotte marinée que j'aime plus que tout au monde. Comme je ne suis pas hypocrite, je bouffe le château, les ormes, les crocodiles. Je ne veux rien laisser dans mon assiette, aucune trace du vieux royaume, pour ne pas que les paysans souffrent. Ils ont déjà bien assez d'une mémoire. Après le souper, je replonge la carotte marinée dans son pot parce que j'aime bien la sauver à chaque repas. Ma mère elle a jamais aimé ça me voir jouer dans mon assiette, et un jour j'ai eu des reproches parce qu'elle n'avait pas les yeux assez perçants pour voir mon royaume. Il faut comprendre que quand on accumule les années tout devient de plus en plus vrai, tellement vrai que bientôt l'invisible n'a plus place et que les royaumes s'effondrent. C'est alors qu'arrive l'adultère et son hypocrisie. L'adultère, c'est l'ère adulte avec un passé d'enfant pris dans la roche. L'ère adulte annonce les glaciers et la fin des mammouths. Quand l'hiver et le froid sont dans la cour, c'est la panique et ils font oublier tous les pouvoirs. C'est ce qu'on appelle la vieillesse.   

Il y a eu un exemple un jour qui s'appelait Midas et qui changeait en or tout ce que ses mains touchaient. Pourtant, ce Midas était malheureux à cause de l'ère adulte. Il changeait son pain en or et aussi son eau, sans pouvoir s'arrêter. Tout devenait tellement vrai, la faim et la soif devenaient si vraies que Midas ne savait plus quoi faire de ses pouvoirs. Après une semaine il a abandonné parce qu'il préférait manger et boire. Midas n'a pas su grandir avec ses pouvoirs. Habéké Axoum, lui, a toujours été fort. Tout petit, il est resté soixante jours sans manger à cause de la famine. Moi, quand je voyais ça à la télé je me demandais pourquoi il fallait leur envoyer de la nourriture, parce qu'ils avaient le ventre enflé comme un ballon. Je ne savais pas que la nourriture avait rien à voir avec les gros ventres. C'est Habéké qui m'a expliqué que quand le ventre est vide, l'estomac prend ce qu'il y a de disponible autour parce qu'un estomac ne s'arrête jamais. Quand le ventre est vide, ce qu'il y a de disponible ce sont les muscles autour et, quand les muscles sont digérés, ils ne sont plus là pour garder les organes à l'intérieur et c'est ça qui fait les ventres enflés.

Si Habéké était parvenu jusqu'à moi, c'est à cause de l'eau qu'il s'était inventée pour survivre. Dans ce temps-là, Habéké n'avait que quatre ans, mais il savait déjà inventer l'eau quand le soleil donnait des coups de pompe sur l'Afrique et que tous les gens s'évaporaient. Les caméras filmaient tout ça parce que c'était un horrible spectacle. Habéké parlait parfois de Saba, sa petite sœur, avec une deuxième voix qui ne sortait qu'à ces moments-là. 

« Saba était tellement fatiguée qu'à la fin elle avait même plus la force de fermer les yeux. Elle est restée comme ça, pendant cinq heures sans cligner. Puis on a été obligés de les fermer pour elle. On a tous essayé de pleurer, mais c'était peine perdue parce qu'on n'avait plus assez d'eau pour faire des larmes.
             

Page d'accueil  Romans du Québec