Le plaisir de lire

Veronika, jeune et jolie Slovène, semble avoir tout ce qu'elle peut souhaiter dans la vie. Pourtant, elle n'est pas heureuse. Le 21 novembre 1997, elle décide de mourir. Sa tentative de suicide la conduit à l'hôpital psychiatrique de Villete où elle côtoie de véritables fous, mais aussi une population apparemment normale qui semble s'être réfugiée derrière les hauts murs de l'asile par peur de l'inconnu, désir de sécurité ou lassitude d'une existence routinière. Là, Veronika comprend que, à chaque minute de notre existence, nous avons le choix entre vivre et renoncer et que, pour se sentir pleinement vivante, elle devra reconnaître la part de folie qu'elle porte en elle.

Premiers paragraphes

Le 21 novembre 1997, Veronika décida qu'était enfin venu le moment de se tuer. Elle nettoya soigneusement la chambre qu'elle louait dans un couvent de religieuses, éteignit le chauffage, se brossa les dents et se coucha.

Sur la table de nuit, elle prit les quatre boîtes de somnifères. Plutôt que d'écraser les comprimés et de les mélanger à de l'eau, elle choisit de les prendre l'une après l'autre, car il y a une grande distance de l'intention à l'acte et elle voulait être libre de se repentir à mi-parcours. Cependant, à chaque cachet qu'elle avalait, elle se sentait de plus en plus convaincue : au bout de cinq minutes, les boîtes étaient vides.

Comme elle ne savait pas dans combien de temps exactement elle perdrait conscience, elle avait laissé su son lit le dernier numéro du magazine français
Homme, qui venait d'arriver à la bibliothèque où elle travaillait. Bien qu'elle ne s'intéressât pas particulièrement à l'informatique, elle avait trouvé, en feuilletant cette revue un article concernant un jeu électronique (un CD-Rom, comme on dit) créé par Paulo Coelho. Elle avait eu l'occasion de rencontrer l'écrivain brésilien lors d'une conférence dans les salons de l'hôtel Grand Union. Ils avaient échangé quelques mots et, finalement, elle avait été conviée au dîner que donnait son éditeur. Mais il y avait alors beaucoup d'invités et elle n'avait pu aborder avec lui aucun thème

Cependant, le fait de connaître cet auteur l'incitait à penser qu'il faisait partie de son univers et que la lecture d'un reportage consacré à son travail pouvait l'aider à passer le temps. Tandis qu'elle attendait la mort, Veronika se mit donc à lire un article sur l'informatique, un sujet auquel elle ne s'intéressait absolument pas. Et c'est bien ainsi qu'elle s'était comportée toute son existence, cherchant toujours la facilité, ou se contentant de ce qui se trouvait à portée de sa main--ce magazine, par exemple.

Pourtant, à sa grande surprise, la première ligne du texte la tira de sa passivité naturelle (les calmants n'étaient pas encore dissous dans son estomac, mais Veronika était passive par nature) et, pour la première fois de sa vie, une phrase qui était très à la mode parmi ses amis lui sembla fondée : « Rien dans ce monde n'arrive par hasard. »

Pourquoi tombait-elle sur ces mots au moment précis où elle avait décidé de mourir ? Quel était le message secret qu'ils renfermaient, si tant est qu'il existe des messages secrets plutôt que des coïncidences ?

Sous une illustration du jeu électronique, le journaliste débutait son reportage par une question : « Où est la Slovénie ? »

« Personne ne sait où se trouve la Slovénie, pensa Veronika. Personne. »

Pourtant, la Slovénie existait bel et bien, elle était ici, dans cette pièce, au-dehors, dans les montagnes qui l'entouraient, et sur la place qui s'étendait sous ses yeux : la Slovénie était son pays.

Page d'accueil         Autres pays