Le plaisir de lire

Il était une fois un jeune homme, Raphaël de Valentin, qui, vivant jusqu'ici dans la misère la plus totale, décide de jouer, pour la première fois de sa vie, son dernier napoléon et le perd. Il décide de se suicider et se promène une dernière fois nostalgiquement dans Paris. Il pénètre dans une boutique, une sorte de bric-à-brac, où il trouve une peau de chagrin, c'est-à-dire une peau d'âne. Cette peau, apprend-il, exauce tous les désirs de son propriétaire. Mais à chaque souhait, cette peau, le symbole de la vie de son possesseur, rétrécit. Quand elle disparaît, l'homme meurt. Sans réfléchir, Raphaël prend la peau. Le pacte est noué. Son premier vœu est exaucé. Il retrouve ses amis autour d'une somptueuse table, chez un riche notaire où il mange et boit. Il raconte alors sa vie, remplie de soumission, d'obéissance et de nobles amours à son meilleur ami, Emile. Il a connu une riche noble, pour qui il a sacrifié tout son argent. Il habitait un petit appartement où se trouvait aussi la belle et la timide Pauline, la fille de sa concierge. Pour prouver ses dires à son ami, il souhaite six millions de francs de rentes. Quelques instants plus tard, le notaire l'informe de la mort de son oncle de Calcutta, possesseur de six millions de rentes et qu'il est le seul héritier. Mais la peau, elle, a rapetissé. Effrayé, Raphaël, qui ne pense plus à mourir, enfermé dans sa nouvelle maison, n'en sort quasiment plus car tout désir, même furtif, même mental, le rapproche de sa mort. Va-t-il échapper à la mort ? Son amour pour Pauline, la fille de son ancienne concierge, va-t-il le rapprocher ou l'éloigner de la fatale échéance.

Premiers paragraphes

Vers la fin du mois d'octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au moment où les maisons de jeu s'ouvraient, conformément à la loi qui protège une passion essentiellement imposable. Sans trop hésiter, il monta l'escalier du tripot désigné sous le nom de numéro 36.

- Monsieur, votre chapeau, s'il vous plaît ? lui cria  d'une voix sèche et grondeuse un petit vieillard blême, accroupi dans l'ombre, protégé par une barricade, et qui se leva soudain en montrant une figure moulée sur un type ignoble.

Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de votre chapeau. Est-ce une parabole évangélique et providentielle ? N'est-ce pas plutôt une manière de conclure un contrat infernal avec vous en exigeant je ne sais quel gage ? Serait-ce pour vous obliger à garder un maintien respectueux devant ceux qui vont gagner votre argent ? Est-ce la police, tapie dans tous les égouts sociaux, qui tient à savoir le nom de votre chapelier ou le vôtre, et si vous l'avez inscrit sur la coiffe ? Est-ce, enfin, pour prendre la mesure de votre crâne et dresser une statistique instructive sur la capacité cérébrale des joueurs ? Sur ce point, l'administration garde un silence complet. Mais, sachez-le bien à peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert, déjà votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous appartenez à vous-même : vous êtes au jeu, vous, votre fortune, votre coiffe, votre canne et votre manteau.     

À votre sortie, le JEU vous démontrera, par une atroce épigramme en action, qu'il vous laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage. Si toutefois vous avez une coiffure neuve, vous apprendrez à vos dépens qu'il faut se faire un costume de joueur.

L'étonnement manifesté par le jeune homme en recevant une fiche numérotée en échange de son chapeau, dont heureusement les bords étaient légèrement pelés, indiquait assez une âme encore innocente ; aussi le petit vieillard, qui sans doute avait croupi dès son jeune âge dans les bouillants plaisirs de la vie des joueurs, lui jeta-t-il un coup d'œil terne et sans chaleur, dans lequel un philosophe aurait vu les misères de l'hôpital, les vagabondages des gens ruinés, les procès-verbaux d'une foule d'asphyxies, les travaux forcés à perpétuité, les expatriations au Guazacoalco. Cet homme, dont la longue face blanche n'était plus nourrie que par les soupes gélatineuses de Darcet, présentait la pâle image de la passion réduite à son terme le plus simple. Dans ses rides, il y avait traces de vieilles tortures, il devait jouer ses maigres appointements le jour même où il les recevait. Semblable aux rosses sur qui les coups de fouet n'ont plus de prise, rien ne le faisait tressaillir ; les sourds gémissements des joueurs qui sortaient ruinés, leurs muettes imprécations, leurs regards hébétés le trouveraient toujours insensible.
 

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