Le plaisir de lire

Casablanca, 1955. Le Maroc vit une époque d'émeutes, de bombes, de couvre-feu. « Le principe est dorénavant qu'il y a dans ce pays des Européens à flanquer dehors, des colonialistes à expulser. »
Marie a quinze ans et elle aussi revendique son indépendance. Elle veut être libre de jouer avec son ami Abdallah, même s'il est arabe. Libre de dévaler les rues sur une planche à roulettes, même si « cela ne se fait pas ». Libre de se gorger de soleil et de mer. Elle aussi, il lui faudra se battre. Seule contre une mère dont la pruderie n'a d'égale que le racisme. Seule contre un milieu hypocrite auquel elle fait peur.

Premiers paragraphes

Mon terrain vague est un champ d'exploration infini. Cela par définition, dirait le prof de français qui, elle, explore les définitions avec une maniaquerie qui relève à mon avis de l'angoisse de l'incertain. Vague serait donc une des définitions du décor essentiel de ma vie. Il est cependant situé très précisément en face de la rangée de maisons du quartier Bourgogne à Casablanca, Maroc, année 1955, dernier trimestre, celui de la rentrée des classes.

Les maisons ressemblent à des morceaux de sucre français, rectangulaires, blanches, portes et volets bleus, toutes identiques. Une séparation invisible dans chacune y fait vivre deux familles, une à droite une à gauche,disposant du même petit jardin devant la porte d'entrée.

La mienne est exceptionnelle. Construite à l'angle de la rue Goubet et du boulevard du Stade, son jardin est plus grand. À cause de l'angle. Je suppose que les architectes ne savaient que faire de cet angle, pas assez important pour y coller une maison de plus. Ils auraient pu en construire une en rond, différente, mais les ordres étaient préfabriqués, comme les maisons dites américaines. Un panneau pour le devant, un pour l'arrière, un toit en terrasse recouvert de goudron, deux panneaux de chaque côté, un au milieu.   

Celui du milieu, au numéro 9 de la rue Goubet, nous sépare d'une famille corse, pleines d'enfants que je ne fréquente pas. Ils sont trop petits.

Papa a eu de la chance lorsqu'on lui a attribué cette maison avec l'angle. La raison était honorable, il était ancien combattant. Avant, nous habitions dans un ancien garage, à cause de la crise du logement. C'était en ville, et c'était humiliant, dit ma mère. En ville, tous les gens vivent en appartements, des immeubles modernes avec des balcons et ascenseurs. Autour de la ville, il y a les quartiers pauvres, et le riche. La colline d'Anfa est le quartier riche, limité par l'océan.

Le quartier Bourgogne, le mien, au pied de ladite colline, est relativement pauvre. Il est immense dans ce relativement. Certaines rues sont plus riches que d'autres, en dégradé jusqu'au terrain vague. Une sorte d'enclave de liberté entre les belles villas et les baraques préfabriquées à l'américaine.

Au bord du terrain vague un petit immeuble, préfabriqué lui aussi. « L'immeuble des Juifs », dit ma mère qui aime bien sélectionner les races. Et, au-dessous, l'épicerie d'Abdallah. Celle de son père, de son oncle et de son grand-père. Des Berbères Chleuhs descendus dans le Nord pour se faire épiciers. Abdallah apprend le métier depuis l'âge de sept ans. Et c'est mon ami.

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