Le plaisir de lire

Ce roman a pour personnage principal le même que celui de la Curée, c'est-à-dire Aristide Rougon dit Saccard. Ce dernier, après avoir vécu diverses aventures financières, plus ou moins fructueuses, se trouve dans une situation plus que précaire. Cependant son appétit et son envie de réussir n'ont pas diminué.
Sollicitant de nouveau l'aide d'Eugène, devenu Premier Ministre, ce dernier lui offre un poste aux colonies afin de se débarrasser d'un frère gênant. Cette proposition étant un affront pour Aristide, cela le pousse à affronter son frère à travers un projet d'envergure : il crée une banque commerciale baptisée :
la Banque Universelle. Aristide entre en contact avec d'anciennes connaissances dont la princesse d'Orviedo. Toutefois celle-ci refuse de participer à la grande œuvre d'Aristide, ce qui le pousse à porter son attention sur son voisin, Jacques Hamelin un jeune ingénieur, et sur Caroline la sœur de celui-ci. Les deux orphelins ont pratiquement toujours vécus ensemble que ce soit à Paris ou au Liban.
Suite à un accord scellé entre Georges et Aristide, l'ingénieur rejoint Constantinople pour obtenir des concessions, tandis que l'homme d'affaires s'emploie à s'allier avec quelques hommes très riches. Ces derniers effectuent des opérations illégales mais cela importe peu pour Aristide.

Premiers paragraphes

ONZE heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place. D'un coup d'œil, il parcourut les rangs de petites tables, où les convives affamés se serraient coude à coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visage qu'il cherchait.
Comme, dans la bousculade du service, un garçon passait, chargé de plats : «  Dites donc, M. Huret n'est pas venu?
- Non, monsieur pas encore. »

Alors, Saccard se décida , s'assit à une table que quittait un client, dans l'embrasure d'une des fenêtres. Il se croyait en retard ; et, tandis qu'on changeait la serviette, ses regards se portèrent au-dehors, épiant les passants du trottoir. Même, lorsque le couvert fut rétabli, il ne commanda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux sur la place, toute gaie de cette claire journée des premiers jours de mai. À cette heure où le monde déjeunait, elle était presque vide : sous les marronniers, d'une verdure tendre et neuve, les bancs restaient inoccupés; le long de la grille, à la station des voitures, la file des fiacres s'allongeait, d'un bout à l'autre; et l'omnibus de la Bastille s'arrêtait au bureau, à l'angle du jardin, sans laisser ni prendre de voyageurs. Le soleil tombait d'aplomb, le monument en était baigné, avec sa colonnade,       

ses deux statues, son vaste perron, en haut duquel il n'y avait encore que l'armée des chaises, en bon ordre. Mais Saccard, s'étant tourné, reconnut Mazaud, l'agent de change, à la table voisine de la sienne. Il tendit la main.
« Tiens c'est vous. Bonjour!
- Bonjour! » répondit Mazaud, en donnant une poignée de main distraite.

Petit, brun, très vif, joli homme, il venait d'hériter de la charge d'un de ses oncles, à trente-deux ans. Et il semblait tout au convive qu'il avait en face de lui, un gros monsieur à figure rouge et rasée, le célèbre Amadieu, que la Bourse vénérait, depuis son fameux coup sur les Mines de Selsis. Lorsque les titres étaient tombés à quinze francs, et que l'on considérait tout acheteur comme un fou, il avait mis dans l'affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sans calcul ni flair, par un entêtement de brute chanceuse. Aujourd'hui que la découverte de filons réels et considérables avait fait dépasser aux titres le cours de mille francs, il gagnait une quinzaine de millions; et son opération imbécile  qui aurait dû le faire enfermer autrefois, le haussait maintenant au rang des vastes cerveaux financiers. Il était salué, consulté surtout. D'ailleurs, il ne donnait plus d'ordres, comme satisfait, trônant désormais dans son coup de génie unique et légendaire. Mazaud devait rêver sa clientèle. 
     

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