Le plaisir de lire

Quatre récits composent la trame de ce roman où Gabrielle Roy poursuit--en l'approfondissant- l'exploration de sa propre condition de femme et d'écrivain qu'elle avait entreprise dans Rue Deschambault. Christine, cette fois, découvre les grands mystères de l'existence et de la création : le passage et l'éternité du temps, la suite des générations et des âges de la vie, les risques de l'errance, la dure nécessité de rompre si l'on veut accomplir son destin. Exaltantes ou déchirantes, ces découvertes se font pourtant à travers les expériences les plus familières, comme une randonnée en voiture à travers la plaine du Manitoba.       

Premiers paragraphes
du roman

J'avais six ans lorsque ma mère m'envoya passer une partie de l'été chez ma grand-mère dans son village au Manitoba.

Je n'y allai pas sans regimber un peu. Cette grande vieille me faisait peur. Elle passait pour tant aimer l'ordre, la propreté et la discipline qu'il devenait impossible dans sa maison de laisser traîner la moindre petite chose. Chez elle, à ce qu'il paraissait, c'était toujours: « Ramasse ceci, serre tes affaires, il faut se former jeune », et autres histoires de ce genre. De plus, rien ne la mettait hors d'elle-même comme des pleurs d'enfant qu'elle appelait des « chignages » ou des « lires ». Autre chose encore justement ce langage à elle, en partie inventé, et qui était loin d'être toujours facile à déchiffrer. Plus tard, dans mon vieux Littré, j'ai pourtant retrouvé plusieurs expressions de ma grand-mère, qui devaient remonter aux temps où arrivèrent au Canada les premiers colons de France.

Malgré tout, elle devait souffrir d'ennui, puisque c'était d'elle que venait l'idée de m'inviter. « Tu m'enverras la petite chétive », avait-elle écrit dans une lettre que ma mère ne montra pour me bien convaincre que je serais chez grand-mère la bienvenue.

Cette « petite chétive » déjà ne me disposait pas si bien que cela envers grand-mère; aussi est-ce dans une attitude d'esprit plus ou moins hostile que je débarquai chez elle un jour de juillet. Je le lui dis du reste dès que je mis le pied dans sa maison.

- Je vais m'ennuyer ici, c'est certain, c'est écrit dans le ciel.

Je ne savais pas que je parlais ainsi le langage propre à l'amuser, à la séduire. Rien ne l'irritait autant que l'hypocrisie naturelle à tant d'enfants et qu'elle appelait: des chatteries ou des entortillages.

À ma noire prédiction, je la vis donc- ce qui était déjà assez extraordinaire- sourire légèrement.

- Tu vas voir, tu ne t'ennuieras pas tant que cela, dit-elle. Quand je le veux, quand je me mets en frais, j'ai cent manières de distraire un enfant.

Pauvre chère vieille! C'était elle, malgré sa superbe, qui s'ennuyait. Presque personne ne venait plus jamais la voir. Elle avait des nuées de petits-enfants, mais elle les voyait si peu souvent que sa mémoire, faiblissant malgré tout, ne les distinguait plus guère les uns des autres.

Parfois une auto pleine de « jeunesses » ralentissait à la porte, stoppait peut-être un instant; une volée de jeunes filles agitaient la main en criant: - Allô, mémère! Tu vas bien?

Grand-mère n'avait que le temps d'accourir sur le seuil, la troupe de jeunes filles dans un tourbillon de fine poussière déjà disparaissait.
- Qui est-ce qui est venu ? Me demandait-elle. Les filles de Cléophas ? Ou celles de Nicolas ? Si j'avais eu mes lunettes, je les aurais reconnues.
   

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