Le plaisir de lire

Octobre 70. L'impensable se produit. La sourde lutte des Québécois pour vivre dignement dans leur propre pays éclate enfin au grand jour. Le FLQ frappe. Mais la riposte de ses adversaires, d'une violence inouïe, lui rendra coup pour coup.
Les descendants d'Hyacinthe Bellerose ne pouvaient rester en dehors de la mêlée. Jean-Michel Bellerose est du nombre des révoltés. La grande Lucie, son amie, aussi. Recherchés par l'armée et par toutes les forces policières du pays, ils se réfugie chez Bruno, l'oncle de Jean-Michel.

Les premiers paragraphes du roman

Une lueur orangée. Bruno Bellerose regardait la flamme se tordre derrière le hublot de son poêle à mazout. C'était le 17 octobre 1970, peu après minuit. L'homme ne dormait pratiquement plus depuis cinq ans. Il vivait sur son lit sans se dévêtir ni s'enfouir sous les couvertures. Il somnolait parfois au milieu de ses livres, de ses cigarettes et de son cendrier. Le jour comme la nuit. Il refaisait toujours surface au moment où sa conscience allait s'éteindre. Il craignait ce qu'il trouvait au-delà.

À cinquante, Bruno Bellerose n'attendait plus rien de ses semblables. Ceux-ci l'avaient piétiné. Blessé, il s'était réfugié au cœur d'une île couverte de saules où il ne voyait presque personne. Il s'employait à régler ses comptes avec Dieu. Pourquoi tant de beauté et de misère à la fois, la lâcheté des hommes et le souffle qui s'enfle parfois aux dimensions de l'univers ? Par moments, on sent qu'on pourrait enfin commencer à comprendre. Mais Dieu, jaloux de ses prérogatives, n'aura bientôt d'autre ressource que de couper court à la vie qui l'interroge. Bruno sursauta. La radio annonçait que le Front de libération du Québec avait liquidé l'un de ses otages. Le cadavre du ministre Pierre Laporte venait d'être retrouvé dans le coffre d'une voiture, à l'aéroport de Saint-Hubert.

Presque en même temps, des coups se firent entendre à la porte.

Bruno était assis sur son lit, une couverture brune sur les genoux. Il tendit la main vers la table de chevet pour baisser le volume de la radio. Il se leva. Un roman policier écorné, posé en travers du lit, tomba par terre. Bruno s'avança vers la porte.

- Qui c'est ?
- Jean-Michel.
Un pan de son passé déboula sur Bruno. Il n'avait pas revu ceux de sa famille depuis cinq ans, ce neveu encore moins que les autres. Il ouvrit. C'était une espèce de loup-garou, barbe de prophète, jeans évasés en pattes d'éléphant élimés aux genoux et surtout un poncho à franges, vaste comme une tente de cirque, aussi bigarré que les ornements des prêtres. Un tourbillon de laine et de cheveux. Le sac à dos que Jean-Michel tenait par la bretelle le suivait comme un chien docile.

- Entre.
Jean-Michel était déjà au milieu de la pièce. Il jetait des regards inquiets. Bruno lui tourna autour pour regagner son lit, car il n'y avait qu'un siège dans cette pièce exiguë. L'oncle et le neveu se frôlèrent. L'odeur d'un temps oublié. Jean-Michel resta debout. Pour lui, ce n'était pas l'heure de s'asseoir.
- Qu'est-ce que tu fais dehors à cette heure-ci ? demanda Bruno.
Tout en parlant, il remonta sur son lit haut, les jambes pendantes, les mains posées à plat sur la couverture brune de chaque côté de ses cuisses.
 

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