Le plaisir de lire

Julien, en deuil de Florence, se jure que jamais il ne retombera dans le piège des femmes. Mais voilà : à 26 ans, on a souvent tendance à surestimer ses forces…
- Écoute, on oublie ça, excuse-moi, c'est pas correct… j'aurais pas dû te courir après. Je déconne complètement, dans deux secondes je vais carrément m'excuser de m'être fait voler. Pour un gars qui a renoncé aux filles, je trouve que je m'accroche drôlement. […] Le côté transpercé par un point fulgurant, je trottine de peine et de misère derrière elle, comme un petit poucet qui cherche à rattraper son père.

Les premiers paragraphes du roman

C'est vrai que depuis le départ de Florence je n'ai pas fait grand-chose, c'est vrai que je n'ai pas remué le petit doigt plus souvent qu'il le faut. Par contre, aujourd'hui, c'est fini tout ça, je le jure, bien fini. D'ailleurs, ce soir c'était une exception, rien à voir avec elle, je voulais juste quelques heures à moi, une simple poignée de minutes, un minable grain dans le grand sablier de l'éternité. Ce n'était pas beaucoup demander.

Rosemary's Baby repassait à la télé et il restait suffisamment de bières dans le Frigidaire pour me catapulter gentiment dans les bras de Morphée. Seulement, je n'avais pas débouché ma première canette que Pierrot débarquait dans la chambre en gueulant que huit mois c'était suffisant, qu'il n'allait pas m'endurer avec cette tête une seconde de plus, que le temps était venu de me grouiller le cul.

J'ai maugréé jusqu'à la salle de bain, coupé ma barbe de deux cent quarante jours et enfilé un t-shirt propre. Il m'attendait sur le trottoir, je n'ai pas osé lui demander où nous allions, je me suis « grouillé le cul ».

-Je vais aller nous chercher des bières, dit-il en débarquant de son tabouret.
-Ouan, t'es aussi bien.

Je lance un regard désabusé autour de moi, histoire d'évaluer l'évolution de l'humanité durant ma léthargie.

Finalement, je n'ai pas manqué grand-chose, on en est encore aux vêtements pastel et aux chevelures pétrifiées dans le gel. D'ailleurs, l'exemple parfait, c'est sûrement ce rouquin qui sautille lourdement sur la piste de danse. On dirait une sorte de grosse machine à conneries programmée pour écoeurer. Surtout les filles, je dirais. Bien entendu, il n'a pas choisi la plus laide : elle a un corps superbe, qu'elle fait bouger avec tant de sensibilité qu'on peut voir des petites notes de musique lui sortir des pores. Et ça palpite là-dedans comme un cœur de lionne quand la gazelle agonise sous sa patte. Bref, une sorte de message des dieux signifiant que tout n'est pas tout à fait pourri sur cette planète.

Malheureusement, l'autre ne la quitte pas d'une semelle. Mettez-lui une jupe de paille, enfoncez-lui un os dans le nez et on jurerait un cannibale affamé qui danse autour d'une marmite.

Pierrot réapparaît avec deux bières. Il les dépose sur la petite tablette derrière nous :
- C'est un deux pour un sur les importées.

On comprend pourquoi dès la première gorgée. S'ils les exportent, c'est probablement parce que personne n'en boit dans le pays d'origine.

 

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