Le plaisir de lire

René Shems, un Québécois d'origine syrienne, spécialiste réputé de l'histoire du Canada, écrit à ses proches aux lendemains d'une fête organisée en son honneur. Aux femmes retrouvées : son ex-épouse, sa fille des Etats-Unis, une ancienne maîtresse, une amoureuse de jeunesse, une jeune admiratrice. À un ami et à quelques collègues. Autant d'histoires que de lettres où se profilent le personnage et sa réussite. Mais voilà qu'après chaque envoi René se dit surtout ses quatre vérités. Quelle réussite ? Quel succès ? Quelle œuvre ?

Les premiers paragraphes du roman

Cher Maurice,

Nous nous sommes beaucoup vus ces dernières semaines et pourtant j'ai l'impression que nous ne nous sommes pas parlé et j'en suis arrivé à me demander si nous nous connaissons vraiment. Puis, je me reprends et me dis, du même souffle : qui d'autre pouvait mieux que toi, parler de moi et de mes travaux ? Au cours des derniers mois, tu t'es dépensé sans compter, n'épargnant ni effort ni occasion pour préparer cette soirée de célébration. Mon soixante-dixième anniversaire ! Je voudrais te dire qu'hier, en rentrant, et me retrouvant seul dans mon bureau, j' ai repoussé, telle une velléité, le désir d'aller au lit. Je voulais revivre, en fait, vivre, chaque instant de cette soirée.

Que de témoignages poignants, que de souvenirs émouvants, que de révélations, oui, je dis bien révélations sur ma propre vie; des dimensions, des événements que j'ignorais. Je m'en veux d'être passé, sans m'en rendre compte, à côté de tant d'amitiés, d'affectueux élans. Il faut toutefois attribuer à une assemblée de généreux amis et collègues, les exagérations, les sentiments inventés, pire, les mensonges fussent-ils aimables. Ne pense surtout pas que je manque de gratitude et de simplicité. Peut-être ne s'agit-il que d'une déformation professionnelle. Le méthodes

de recherche finissent par transformer en habitudes et ma formation d'historien m'oblige à revenir sur les faits, à redouter les affirmations hâtives, à me méfier des conclusions favorables. Aujourd'hui, le besoin que j'éprouve de me connaître est pire qu'une futilité : c'est une menace.

Tout au long de ma vie - j'ose à peine dire professionnelle, car en fait, dans ma vie cette dimension était l'essentiel -, tout au long des années, des nuits et des jours passés à étudier les archives, à déchiffrer les textes, j'ai été obligé de m'absenter de moi-même, de me soustraire à tout sentiment afin de ne pas céder au piège de choisir un fait qui trahirait un préjugé, de citer un texte parce qu'il confirmerait une hypothèse. Aussi, lorsque je passe toute une soirée à écouter des hommes et des femmes qui viennent, à tour de rôle, décrire mon caractère en ne faisant mention que de mes qualités, je me sens bien obligé de me regarder en face dans le miroir si souvent déformant, fut-ce involontairement.

J'ai trop tardé, Maurice, à te remercier, à te réitérer ma profonde gratitude. Au cours des années, nous nous sommes souvent croisés dans les couloirs de l'université et ailleurs. J'ai été bouleversé, ces dernières semaines, d'apprendre toute l'estime que tu avais pour mes travaux. 

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