Le plaisir de lire

« J'ai trente ans, je m'appelle Albanie, et je vis seule avec une petite fille de trois ans. Ma petite fille. C'est grâce à elle si les choses existent autour de moi. »

Entre Albanie et Maria se tisse au fil des jours, des mots et des morceaux de vie qu'elles explorent, une histoire d'amour pareille à aucune autre, qui leur permet de sentir et d'entendre ce bruit des choses vivantes par lequel le monde et ses images parviennent jusqu'à elles, même si « les images ne disent pas tout sur les choses qui arrivent ». ...

Les premiers paragraphes du roman

Plusieurs choses  arrivent dans ce monde. Quelquefois, tout est contenu dans un drame, une joie ou simplement dans l'état des paysages. Une femme désire un homme, le ciel devient noir, un arbre tombe sous la foudre, une guerre, un camp de réfugiés, les pleurs d'un enfant. Certaines personnes sentent leur cœur battre trop fort, d'autres ne pourront jamais exister. Par exemple, ce bébé qui est né en Iran, tout de suite après Noël. Je me le rappelle bien, le froid était intense et les cadeaux de Maria traînaient partout dans la maison. Je veux dire qu'ici les choses existent vraiment. À la télévision, l'image était très claire: un bébé avec deux têtes, un torse, deux cœurs, deux poumons. Le plus surprenant, c'est qu'une tête dormait pendant que l'autre pleurait. J'ai tout de suite pensé à une femme qui vient de tuer son mari. Elle est immobile, on sent partout cette immobilité: elle envahit toutes les pièces de la maison. La femme est assise sur le divan, elle a un œil qui pleure, l'autre est grand ouvert et sec. Je me suis levée pour aller voir Maria qui dormait. J'ai encore pensé: la cruauté n'est pas ce que nous croyons.

Les images, voilà à quoi je veux en venir. Nous sommes toutes des personnes très occupées, car les images ne nous quittent jamais. Certains d'entre nous réussissent parfois à tout éteindre dans leur

tête. Pas moi. Les images s'empilent dans mon cerveau à côté des nombreux couloirs que je dois emprunter pour me sortir de là. J'ouvre une porte, je marche dans le couloir et me voici dehors, devant une vitrine, à regarder un bijou qui scintille. Il m'arrive quelquefois d'entrer dans la boutique, de payer le bijou avec une carte: je le porte alors comme une preuve de ma légèreté. Mais aucune des images ne m'a encore quittée. Je passe des heures à lire le dictionnaire, je voudrais que tout ait un sens, que tout finisse par se tenir ensemble et qu'une seule chose passe en moi, une chose tranquille et pleine et qui serait la vie. Je n'y arrive pas. Je n'arrive même pas comme tout le monde  à avoir des pensées importantes, je n'y peux rien, toutes les petites choses de la vie sont étalées devant moi. La nuit, je vois des pyjamas de bébés, je déplace des meubles, je corrige un geste que je n'aurais pas dû faire. Je sais bien que les pyjamas de bébés sont placés dans mon cerveau par-dessus quelque chose de plus fou. ET à la fin, je finis toujours par avoir peur.

Cette femme qui a tué son mari, c'était dans un film, elle ne se doutait de rien,  c'est après qu'elle a su dire cette phrase incroyable: « Je sais enfin ce que c'est  que de perdre la tête. Cet instant est à moi. Je suis libre. » Son image est toujours présente en moi. (…)   

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