Le plaisir de lire

L'enfant chargé de songes. Jusqu'à cet automne-là, la vie pour Julien s'écoulait, enfantine et recluse, entre Pauline sa mère et Hélène sa petite sœur. Une sorte de royaume absolu où leur mère régnait sans partage. Survint une saison de pluie douce et de coups de soleil furieux. Il a alors suffi qu'une fille superbe et malfaisante surgisse, montée sur un cheval gris pommelé, et disparaisse dans un claquement de sabots, pour que le coeur de Julien s'emplisse à ras bord de larmes et de songes.

Les premiers paragraphes du roman

Au terme de sa première journée à Paris, son grand corps encore chaloupé par le roulis du bateau, Julien s'est endormi très vite, rompu de fatigue presque tout de suite livré aux apparitions de la nuit.

Soudain elle a été là, dans les ténèbres de la chambre, de plus en plus nette et précise, à mesure qu'il la reconnaissait. Bientôt la géante immobile et lourde s'est mise à rayonner de mauvaise humeur et Julien a su que sa mère ne lui pardonnait pas d'avoir franchi l'Atlantique et quitté sa terre natale.

Elle s'étalait au milieu de la chambre en désordre, assise sur sa croupe énorme comme sur un trône. Ses cheveux courts, en épis dressés sur sa tête, lui donnaient l'air épineux d'un chardon blond vénitien. Son nez en trompette, sa pâleur extrême où les rousseurs paraissaient sombres, son pantalon d'homme, serré à la taille par une ceinture de cuir à boucle métallique, sa cigarette allumée, tenue maladroitement entre ses doigts tachés de nicotine, rien ne manquait qui pût l'identifier au regard de son fils.

Il la regardait et il demeurait étendu immobile sous ses couvertures. Il respirait la fumée qui s'échappait par tous les pores de la peau de cette créature toute-puissante, installée au milieu

était chez elle, et qui, seule au monde, possédait des droits sur lui.

La fumée  emplissait la pièce, s'attachait aux rideaux de peluche verte, gagnait l'armoire de faux acajou, flottait sur l'édredon de satinette imitation cachemire, pénétrait la veste de pyjama de Julien, effleurait son visage et ses mains, se glissait dans son cou en volutes bleues suffocantes. D'une seconde à l'autre, l'odeur de tabac blond dans lequel il avait été élevé allait le reprendre, dans ses nuages épais, et l'entraîner dans une enfance dont il ne voulait plus.

Craignant d'étouffer, il tente de se redresser sur son coude. Mais tout mouvement lui est impossible dans cet état de songe qui se prolonge et risque de l'anéantir.

Il ne peut s'empêcher de raisonner comme s'il était éveillé et en possession de ses moyens. Mais comment a-t-elle pu entrer ici, dans cette chambre fermée à clef ? Un chagrin extrême le prend à la gorge. Il se souvient que sa mère est morte. Brusquement il se réveille dans une chambre noire, inconnue.

Après avoir eu soin d'allumer la lumière il finit par se rendormir.

Au matin, il est réveillé par la femme de chambre qui apporte le petit déjeuner, commandé la veille.

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