|
Delphine est morte dans mon lit, cette nuit, un peu avant l'aube. Et moi, Édouard Morel, homme sans grâce et peu sociable, je suis forcé de la veiller un bon moment, pareille à une morte chère à mon cœur. Le médecin alerté, je n'ai plus qu'à attendre qu'on emporte Delphine.
Elle est là, étendue sur mon lit défait, le drap tiré jusqu'au menton,telle que je l'ai arrangé après lui avoir fermé les yeux. Je n'avais jamais remarqué comme ses yeux pouvaient être bleus.
Et maintenant, elle fait la morte consciencieusement , sans pudeur, comme si elle était chez elle, seule au monde, avec une sorte d'entêtement souverain qui l'absorbe tout entière. Je la regarde comme je ne l'ai jamais regardée. Je m'épuise à la regarder. On pourrait croire que j'attends de Delphine un signe, une explication, l'aveu d'un secret, alors que je sais très bien qu'elle a entrepris là, sous mes yeux, une tâche interminable, féroce et sacrée, et que personne ne pourra l'en distraire jusqu'à ce qu'elle tombe en poussière.
La tête sur le billot je jurerais que cette fille ne m'est rien et qu'elle n'avait pas plus de raisons de finir ses jours dans mon lit plutôt qu'ailleurs. Elle l'a fait exprès. Je suis sûr qu'elle l'a fait exprès. Depuis le temps qu'elle me suit à la trace, me colle à la peau, me ronge les os.
|
|