Le plaisir de lire

Philip est un garçon convenable. Sa mère, ses professeurs, sa petite amie, tous vous le diront. Philip est un garçon sympathique. Au collège, il ne compte que des copains, et aucun ennemi. Philip est un garçon promis à un brillant avenir. Ses performances au basket lui valent de nombreux admirateurs, et l'on parle déjà de lui comme de l'un des espoirs du sport américain. Philip est un garçon précis. Et lorsqu'il a ouvert le feu sur une dizaine de personnes dans les couloirs de son collège, il savait qu'il ne les raterait pas.

Les premiers paragraphes du roman

Hier, mon beau-père est mort. Enfin, c'est comme ça que je l'appelle, mais en fait, c'était juste le compagnon de ma mère. Mon vrai beau-père, c'est le type qui m'a élevé.

Il a paraît-il succombé à une crise cardiaque. C'est pas banal, ça, qu'un homme qui consacrait autant de temps à sa forme physique ait eu une crise cardiaque. Tous les matins, il se levait à l'aube pour aller dans un club de gym. Et pas plus tard que l'année dernière, il avait fait installer pour 20 000 dollars d'appareils dans le sous-sol de notre maison. C'est bien simple, il y passait sa vie. Le mode d'emploi illustré de chaque appareil, placardé sur un mur, indique comment exercer le muscle le plus insignifiant du corps humain. Il y a, entre autres, une machine pour faire son jogging, qui mesure le rythme cardiaque et la pression sanguine. Pendant que tu cours sur place, des chiffres clignotent pour indiquer ce que la machine appelle : « la quantité optimale de stress ». Je crois me rappeler que rien que cette machine-là lui avait coûté 4 000 dollars. Avant de s'offrir tous les autres appareils, il passait une grande partie de son temps à courir sur ce fichu machin. Et il mangeait sain, en plus. Vraiment sain. Il surveillait toute sa nourriture de très près. Il se faisait des milkshakes auxquels il ajoutait des vitamines, ainsi que plein d'autres trucs stockés dans des bouteilles dont les étiquettes

ne portaient que des abréviations : DHEA, GLE, et j'en oublie. Il en reste deux cartons pleins dans la cuisine. Au moins deux fois par semaine, il s'arrêtait devant moi pour dire : « Je suis tout de même pas mal pour mes 50 ans, hein ? Qu'en penses-tu, fiston ? » Quand je ne répondais pas, il me faisait signe de disparaître, en me traitant de « jeune connard apathique ». Hier, pourtant, il a eu une crise cardiaque. Dans son bureau. Et massive en plus. Il était psychologue.

Ce matin, quand je me suis réveillé, il neigeait. Je me suis souvenu que j'avais un match le soir même. Un match important, mais je n'étais pas nerveux. Je ne deviens nerveux que trois heures avant le début du match. Quelquefois, il arrive même que je n'y pense pas du tout. Et ça me plaît bien quand j'oublie, parce que toutes les émotions viennent me submerger d'un coup, une ou deux heures avant. C'est du concentré. Mais tous les types ne sont pas comme moi. Certains ont une trouille bleue longtemps avant, pendant plusieurs jours. Hier, Jimmy et Nate étaient déjà à moitié morts de peur. Je ne vois vraiment pas à quoi ça sert.

Comme je viens de le dire, quand je me suis réveillé ce matin, il neigeait. En bas, dans la cuisine, ma mère avait repassé mon costume et l'avait pendu dans l'entrée. Et le petit déjeuner était tout prêt.   
     

Page d'accueil    Autres pays