Le plaisir de lire

Nous nous approchâmes de la valise. Elle était ficelée par une grosse corde de paille tressée, nouée en croix. Nous la débarrassâmes de ses liens, et l'ouvrîmes silencieusement. A l'intérieur, des piles de livres s'illuminèrent sous notre torche électrique ; les grands écrivains occidentaux nous accueillirent à bras ouverts : à leur tête, se tenait notre vieil ami Balzac, avec cinq ou six romans, suivi de Victor Hugo, Stendhal, Dumas, Flaubert, Baudelaire, Romain Rolland, Rousseau, Tolstoï, Gogol, Dostoïevski, et quelques Anglais : Dickens, Kipling, Emily Brontë... Quel éblouissement !
Il referma la valise et, posant une main dessus, comme un chrétien prêtant serment, il me déclara :
- Avec ces livres, je vais transformer la Petite Tailleuse. Elle ne sera plus jamais une simple montagnarde.

Les premiers paragraphes du roman

Le chef du village, un homme de cinquante ans, était assis en tailleur au milieu de la pièce, près du charbon qui brûlait dans un foyer creusé à même la terre; il inspectait mon violon. Dans les bagages des deux « garçons de la ville » que Luo et moi représentions à leurs yeux, c'était le seul objet de civilisation, propre à éveiller les soupçons des villageois.

Un paysan approcha avec une lampe à pétrole, pour faciliter l'identification de l'objet. Le chef souleva le violon à la verticale et examina le trou noir de la caisse, comme un douanier minutieux cherchant de la drogue. Je remarquai trois gouttes de sang dans son œil gauche, une grande et deux petites, toutes de la même couleur rouge vif.

Levant le violon à hauteur de ses yeux, il le secoua avec frénésie, comme s'il attendait que quelque chose tombât du fond noir de la caisse sonore. J'avais l'impression que les cordes allaient casser sur le coup, et les frettes s'envoler en morceaux.

Presque tout le village était là, en bas de cette maison sur pilotis perdue au sommet de la montagne. Des hommes, des femmes, des enfants grouillaient à l'intérieur, s'accrochaient aux fenêtres, se

le chef approcha son nez du trou noir et renifla un bon coup. Plusieurs gros poils, longs et sales, qui sortaient de sa narine gauche, se mirent à grelotter.
Toujours pas de nouveaux indices.
Il fit courir ses doigts calleux sur une corde, puis une autre… La résonance d'un son inconnu pétrifia aussitôt la foule, comme si ce son forçait chacun à un semi-respect.
- C'est un jouet, dit le chef solennellement.
Ce verdict nous laissa sans voix, Luo et moi. Nous échangeâmes un regard furtif, mais inquiet. Je me demandais comment cela allait finir.
Un paysan prit le « jouet » des mains du chef, martela du poing le dos de la caisse, puis le passa à un autre homme. Pendant un moment, mon violon circula parmi la foule. Personne ne s'occupait de nous, les deux garçons de la ville, fragiles, minces, fatigués et ridicules. Nous avions marché toute la journée dans la montagne, et nos vêtements, nos visages, nos cheveux étaient couverts de boue. Nous ressemblions à deux petits soldats réactionnaires d'un film de propagande, capturés par une marée de paysans communistes, après une bataille perdue.

- Un jouet de con, dit une femme à voix rauque.
- Non, rectifia le chef, un jouet bourgeois, venu de la ville.

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