Le plaisir de lire

La terre est-elle assez grande pour porter tous nos rêves?
Jeune comédien, Alexis Soares se bat avec sa vie comme Jacob avec l'ange. En compagnie de Sarah et de Pietro, il cherche un chemin vrai dans cet âge chaotique. Quitte à se perdre.
Premier roman au souffle exceptionnel, le Bout de la terre allie écriture classique et préoccupations contemporaines.
Né en 1967, Yan Muckle vit à Québec.

Les premiers paragraphes du roman

Je venais tout juste d'échapper à la prison scolaire et je brûlais de me lancer dans la vie foisonnante, la vie à vivre; mais ce que j'apercevais du futur immédiat ne m'excitait pas vraiment. J'avais le choix entre suivre ma mère à New York, ville que j'imaginais grouillante et crapuleuse, et m'exiler dans la maison de mon père, près de Québec, et y poursuivre mes études. Coincé entre de faibles moyens et une très grande irrésolution, je campais sans entrain dans mon enveloppe de chair.

Ma mère rêvait de retourner à New York. C'est là que, vingt ans plus tôt, elle avait mis pied en Amérique et fait ses débuts de pianistes--pour s'éprendre presque aussitôt de mon père, étudiant austère mais brillant, qui l'avait convaincue de tout laisser tomber pour le suivre dans son pays. Ma petite Portugaise de mère avait donc abouti en banlieue de Québec avec malles et piano; s'étaient ensuivis un mariage en règle, deux enfants, beaucoup de solitude, un divorce six ans plus tard, un déménagement à Montréal et une carrière à reprendre à zéro. Étant donné l'absence d'intérêt de mon père pour la musique et l'inaptitude de ma mère à mener une vie retirée, je n'ai jamais compris comment ils avaient pu durer six ans ensemble.

En dépit des difficultés, ma mère n'avait jamais cessé de jouer.

obstinée à faire fructifier le modeste prestige de sa carrière de soliste en multipliant les apparitions. On la sollicitait maintenant de plus en plus aux Etats-Unis; le temps lui semblait venu de s'établir là-bas.

J'éprouvais une vague appréhension à l'idée de me séparer d'elle. Depuis la mort de ma sœur, nous vivions ensemble. Nous avions transporté notre nid dans presque tous les quartiers de Montréal; des hommes avaient traversé notre vie; j'avais assisté à ses inlassables répétitions quotidiennes, l'avais suivie dans ses concerts, avait apaisé à ma manière de petit bonhomme ses anxiétés de femme, ses lassitudes lusitaniennes et ses déprimes d'artiste; elle, de son côté, avait réussi à faire de moi son ami sans cesser d'être ma mère, à mener sa vie avec indépendance sans jamais me faire douter de la place que j'occupais dans son cœur. Je vivais dans l'abri sûr de son amour et de son regard comme dans un havre chaud, d'où je pouvais sans crainte m'aventurer et jouer à l'indépendant. Je sentais confusément que, bientôt chassé de ce refuge, je trouverais la vie plus compliquée, le monde plus incertain.

Je passais l'été chez mon père mais venait régulièrement en ville, à Québec, où je logeais chez un ami. Soir après soir, Max et moi faisions la tournée des discothèques : la pulsation sourde qui en émanait plongeait nos sexes en éveil dans un nimbe vibratoire irrésistible.

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