Le plaisir de lire

Installé près de Ménèbres, l'écrivain Peter Mayle a visité les arrières-salles de Provence, à l'heure où le vin semble plus clair; tracé le portrait d'Amédée, fermier et vigneron pour qui « Vous aimez le lapin ? » signifie généralement : « Puis-je emprunter le pré du bas pour y planter de la luzerne ? »; écouté avec le sérieux d'un profane et l'ironie d'un Londonien les pourparlers, les mots, les marques d'affection d'un village du Lubéron, et fini par comprendre la formule chantante-- mais combien mystérieuse-- lâchée au milieu des repas : Encoredupaigne ?   

Les premiers paragraphes du roman

L'année commença par un déjeuner. La soirée de la Saint-Sylvestre, avec ses excès de la onzième heure et ses résolutions vouées à l'échec, est un consternant prétexte à un déferlement forcé de jovialité, de toasts portés à minuit et d'embrassades sous le gui. Quand nous apprîmes que dans le village de Lacoste, à quelques kilomètres, le propriétaire de la Simiane proposait à son aimable clientèle un déjeuner de six plats, avec champagne rosé, cela nous parut une façon bien plus gaie de débuter les douze mois à venir.

A midi et demi, le petit restaurant aux murs de pierre était complet. On pouvait admirer là quelques sérieux convives : des familles entières avec cet embonpointqu'on acquiert à passer tous les jours deux ou trois heures à table, le yeux sur l'assiette et les conversations remises à plus tard. Le patron du restaurant, un homme qui, malgré sa corpulence, avait on ne sait comment poussé à perfection l'art de virevolter dans son établissement, avait revêtu une tenue de circonstance : veste de smoking en velours et nœud papillon. Sa moustache pommadée frémissait d'enthousiasme tandis qu'il récitait le menu comme on entonne une rhapsodie :foie gras, mousse de homard, bœuf en croûte, salades à l'huile d'olive vierge, fromages choisis avec soin,

Miraculeuse légèreté, digestifs. C'était une aria gastronomique qu'il attaquait à chaque table en se baisant le bout des doigts avec un tel entrain qu'il devait en avoir les lèvres gercées.

Le dernier « bon appétit » retentit et le silence s'abattit sur la salle  tandis qu'on accordait aux mets toute l'attention qu'ils méritaient. Pendant le déjeuner, ma femme et moi  songions à de précédents jours de l'an, passés pour la plupart sous les nuages impénétrables du ciel anglais. On avait du mal à associer au 1er janvier l'éclatant soleil et le ciel d'un bleu imperturbable. Tout le monde pourtant nous les répétait : c'était absolument normal. Après tout, nous étions en Provence.

Nous étions souvent venus ici en touristes, cherchant désespérément notre ration annuelle de vraie chaleur et de lumière éclatante. Chaque fois, en repartant le nez pelé et le cœur lourd de regrets, nous nous promettions de venir un jour vivre ici. Nous en avions discuté au cours d'interminables hivers de grisaille et des humides étés verdoyants. Nous comtemplions avec des regrets intoxiqués des photographies de marchés et de vignobles, en rêvant que le soleil filtrant par la fenêtre de notre chambre venait nous réveiller.

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