Le plaisir de lire

Séduisante créature issue de la tradition celtique, la Vouivre est apparue à Arsène Muselier, en Franche-Comté. Qui s'emparait de son rubis inestimable succombait aux morsures des reptiles. Réprouvant son impudeur, Arsène n'en admire pas moins sa plastique et cède à ses charmes. Il est aussi attiré par Juliette Mindeur, mais une hostilité ancestrale oppose leurs familles. Il envisage d'épouser Rose Voiturier, riche fille du maire radical, tout en trouvant auprès de Belette, la servante, une douceur ineffable. Le curé refuse d'admettre qu'Arsène ait pu pécher avec une créature infernale mais envisage, non sans cynisme, de tirer parti de l'affaire pour ramener à Dieu ses ouailles trop paisibles, tandis que le maire, dévot refoulé, prétend s'opposer au cléricalisme comme à la superstition. Or, Rose est promise au fils Beuillat. Arsène suggère à celui-ci de s'emparer du rubis: les reptiles tuent l'imprudent, tandis que la Vouivre se moque d'Arsène, misérable mortel. Celui-ci découvre son frère Victor chez Belette: désespéré, il quitte la ferme familiale, renonce à Rose et demande Juliette en mariage.

Les premiers paragraphes du roman

Arsène Muselier arriva à la Vieille Vaîvre vers six heures du matin et se mit à faucher  le pré en forme de potence, qui bordait un champ de seigle sur deux côtés. La Vieille Vaîvre était une pièce de terre d'environ un hectare, découpée  dans la forêt à cinq cents mètres de la lisière. Au pied des grands arbres, les ronciers ourlaient d'une ligne sombre les quatre côtés du rectangle ainsi creusé. Le pré appartenait aux Muselier et le champ aux Mindeur, leurs petits-cousins avec lesquels ils étaient en froid depuis trois générations. La brouille entre les deux familles était survenue quelques années après la mort de l'ancêtre commun qui avait essarté ce morceau de forêt sous le Deuxième Empire.

Arsène, un garçon de vingt-trois ans, petit et puissamment charpenté, fauchait sans lever le nez, car la besogne exigeait une attention soutenue. Le  pré manquait de pente et le fond argileux y retenait l'eau pendant la grande partie de l'année. A la belle saison, le terrain, semé de trous, avait le relief et la consistance d'une éponge sèche et la faucheuse mécanique s'y cassait les dents. Il fallait couper à la faux en prenant bien garde à ne pas piquer dans la terre. Arsène laissait derrière lui de maigres andains d'une herbe rêche comme le seigle des Mindeur. Le foin valait à  peine le temps qu'on

rapport de faire du seigle à la place ou toute autre culture. On y avait souvent songé, mais le voisinage du pré avait l'avantage de gêner les propriétaires du champ. Négligeant de récolter un regain trop pauvre, les Muselier y mettaient paître leurs vaches dès après les foins et il en résultait toujours quelque dommage pour les Mindeur.

Vers huit heures du matin, Arsène aiguisait sa faux lorsqu'il aperçut à quelques pas de lui une vipère glissant sur l'herbe rase entre deux andains. Un frisson lui passa sur l'échine et son cœur se serra d'une légère angoisse, comme il lui arrivait parfois dans le bois lorsqu'il entendait le bruit d'un remuement dans les branches profondes d'un buisson. A l'âge de cinq ans, un jour qu'il cueillait du muguet, il avait mis la main sur un serpent et l'aventure lui avait laissé l'horreur des reptiles. La vipère filait comme un trait, le corps à peine ondulant, sa tête plate immobile, surveillant le garçon de son petit œil au regard prompt  comme celui d'un oiseau. Plein de haine et d'indignation, Arsène avait lâché sa pierre à aiguiser. La faux bien en mains, il fit un bond en avant et, d'un mouvement court et précis, estoqua au ras de l'herbe. La tête avait vu venir le coup et s'était mise hors de portée. Lorsqu'il releva la faux, elle s'était déjà coulée sous un andain.

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