Le plaisir de lire

La détresse et l'Enchantement est le dernier livre de Gabrielle Roy et peut-être, au dire de plusieurs, son chef-d'œuvre. Publié en 1984 à titre posthume, traduit en anglais quelques années plus tard, il a été acclamé par la critique et n'a cessé depuis de conquérir des milliers de lecteurs.

Dans les dernières années de sa vie, la romancière entreprend de relater l'ensemble de son existence : les lieux, les événements, les êtres qui ont façonné sa personnalité de femme et d'artiste.

Les premiers paragraphes du roman

Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j'étais dans mon pays, d'une espèce destinée à  être traitée en inférieure ? Ce ne fut peut-être pas, malgré tout, au cours du trajet que nous avons tant de fois accompli, maman et moi, alors que nous nous engagions sur le pont Provencher au-dessus de la Rouge, laissant derrière nous notre petite ville française pour entrer dans Winnipeg, la capitale, qui jamais ne nous reçut tout à fait autrement qu'en étrangères. Cette sensation de dépaysement, de pénétrer, à deux pas seulement de chez nous, dans le lointain, m'était plutôt agréable, quand j'étais enfant. Je crois qu'elle m'ouvrait les yeux, stimulait mon imagination, m'entraînait à observer.

Nous partions habituellement de bonne heure, maman et moi, et à pied quand c'était l'été. Ce n'était pas seulement pour économiser mais parce que nous étions tous naturellement marcheurs chez nous, aimant nous en aller au pas, le regard ici et là, l'esprit où il voulait, la pensée libre, et tels nous sommes encore, ceux d'entre nous qui restent en ce monde.
Nous partions presque toujours animées par un espoir et d'humeur gaie. Maman avait lu dans le journal, ou appris d'une voisine, qu'il y avait solde, chez Eaton, de dentelle de rideaux, d'indienne propre à confectionner tabliers et robes

d'intérieur, ou encore de chaussures d'enfants. Toujours, au-devant de nous, luisait, au départ de ces courses dans les magasins, l'espoir si doux au cœur des pauvres gens d'acquérir à bon marché quelque chose de tentant. Il me revient maintenant que nous ne nous sommes guère aventurées dans la riche ville voisine que pour acheter. C'était là qu'aboutissait une bonne part de notre argent si péniblement gagné - et c'était le chiche argent de gens comme nous qui faisait de la grande ville une arrogante nous intimidant. Plus tard, je fréquentai Winnipeg pour bien d'autres raisons, mais dans mon enfance il me semble que ce fut presque exclusivement pour courir les aubaines. 

En partant, maman était le plus souvent rieuse, portée à l'optimiste et même au rêve, comme si de laisser derrière elle la maison, notre ville, le réseau habituel de ses contraintes et obligations, la libérait, et dès lors elle atteignait l'aptitude au bonheur qui échoit à l'âme voyageuse. Au fond, maman n'eut jamais qu'à mettre le pied hors de la routine familière pour être aussitôt en voyage, disponible au monde entier.

En cours de route, elle m'entretenait des achats auxquels elle se déciderait peut-être si les rabais étaient considérables. Mais toujours elle se laissait aller à imaginer beaucoup plus que ne le permettaient nos moyens.
 

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