Le plaisir de lire

Avec ses seize ans en bandoulière, Virgile veut désormais vivre tout haut et non plus chuchoter sa vie dans les couloirs d'une école. Adolescent charmeur, doué d'une gaieté infernale, il séduit une amie de son père fort riche : Clara.

De nuits d'amour dans les hôtels, où on les prend pour mère et fils, en descentes dans les magasins de jouets, leur liaison prend une tournure de conte de fées amoral; mais déjà se dresse le père de Virgile qui n'apprécie guère que son fils se conduise en "gigolo"…

Les premiers paragraphes du roman

Chaque famille a son vilain canard. A la maison, ce rôle me revenait de droit. J'y voyais une distincton. En contrepartie de cet avantage, je fus expédié à Evreux en pension. Evreux, ville où l'on est sûr de n'avoir aucun destin. Véritable banlieue de l'Histoire. Les réussites y sont lentes. La province a toujours fait de l'ombre aux ambitieux.

Derrière les hauts murs de la cour de récréation, je fulminais contre mon père. En m'exilant il me privait d'oxygène. En me faisant quitter Paris il confisquait mes rêves de grandeur. Je dépérissais. Durant les rares week-ends où je rentrais à Paris, je respirais l'air de la capitale, l'air du temps. Mais les dimanches soir arrivaient toujours. Je devais retourner au collège faire l'enfant. Quand donc serais-je grand ? Je voulais vivre tout haut et non plus chuchoter ma vie dans les couloirs d'une école.

A la pension, les garçons s'étaient faits loups pour survivre. Il y avait des bandes, des faibles, des forts et des souffre-douleur : tout ce qu'il faut pour rendre la vie infernale. La violence de nos rapports était contenue par le règlement du collège. Cette école chrétienne dans la forme enseignait l'amour du prochain à  coups de trique. C'est ce qu'on appelle un bon établissement.

Mon frère Philippe, lui était resté avec mon père, moi à notre mère qui était morte depuis longtemps. Son corps s'en était allé là où tout se désassemble, me laissant seul comme un domino qui cherche son double. Le cancer avait dévoré sa vie et du même coup la gaieté de notre famille. Les rires s'étaient tus. La maison sentait la mort. Le soleil n'y pénétrait plus. Les rideaux étaient toujours tirés. Le théâtre était fermé. On ne jouait plus chez moi, on se souvenait.

Je dus prendre les devants pour ne pas me faire enterrer vivant. J'ouvrais les rideaux et faisais hurler des musiques rock dans la maison. Après les classes, j'invitais des hordes de camarades qui déboulaient dans les couloirs comme des diables sortant de leur boîte. Nos goûters laissaient des miettes dans le salon, seules les traces de vie dans cet univers figé. J'espérais que les rires d'enfants feraient peur à la mort. Je me défendais pied à pied, ne voulant pas que le départ de maman tue mon enfance. Mais j'agaçais mon père. Il m'aurait volontiers écrasé comme on se débarrasse d'un insecte pour que je le laisse à son désespoir.


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